Que reste‑t‑il de la trajectoire de Xavier Niel quand on enlève le vernis ? Les jugements, les montants, les dates, et ceux qui ont vu de près. On laisse de côté les success stories officielles, on garde le casier, les entreprises qu’il a montées, les journaux qu’il s’est offerts, les officines qu’il a armées, les institutions qu’il a arrosées.
Tout ça ne ressemble pas à un « génie de la tech » un peu borderline, c’est une mécanique de prise de pouvoir, ficelée et assumée de bout en bout.

Minitel rose, proxénète en costard et casier judiciaire

Commençons par ce que les portraits « inspirants » s’appliquent à effacer. Avant de nous être vendu comme le « patron cool de Free », Niel a surtout fait son beurre dans le sexe tarifé.
Minitel rose, services érotiques, peep‑shows : ici la fortune ne naît pas dans un garage mais sur des lignes surtaxées où on monnaye fantasmes et corps.

Les tribunaux lui rappellent vite qu’il existe : en 1987, condamnation à 10 000 francs d’amende pour messages publicitaires non autorisés sur Minitel.
En 1999, 250 000 francs d’amende pour publicités mensongères sur « 3615 Cum ».
En 2004, son nom revient dans deux dossiers.
Le premier : mise en examen et détention provisoire d’un mois pour proxénétisme aggravé et recel d’abus de biens sociaux, autour d’un peep‑show dont il est propriétaire.
Le second : mise en examen pour corruption active dans l’affaire des marchés publics d’Île‑de‑France, soupçonné d’avoir versé des pots‑de‑vin à des élus pour obtenir des contrats de téléphonie.

Le proxénétisme, lui, finit en non‑lieu. C’est pratique : le mot disparaît du casier, mais pas du parcours. En 2006, il est tout de même condamné pour recel d’abus de biens sociaux à deux ans de prison avec sursis et 250 000 euros d’amende ; la condamnation est confirmée en 2008 et devient définitive en 2010 après rejet de son pourvoi. Sur la corruption, il bénéficie d’un non‑lieu en 2005.
En 2012, nouvelle mise en examen, pour fraude fiscale : il est accusé d’avoir dissimulé une partie de son patrimoine immobilier via des sociétés écrans basées au Luxembourg ; il sera relaxé en 2018. En 2021, on le retrouve au cœur du rachat de La Provence : accusé d’abuser de son droit de veto d’actionnaire minoritaire pour bloquer Rodolphe Saadé, il voit ce droit suspendu par le tribunal de commerce de Marseille en janvier 2022, puis rétabli en appel.
Entre‑temps, en 2013, il tente de faire condamner un professeur d’économie pour « dénigrement », coupable d’avoir étudié l’impact de Free sur le marché mobile ; il sera débouté.

Ce casier, avec ses condamnations, ses mises en examen, ses non‑lieux, dit déjà quelque chose du personnage : un rapport au droit qui n’a rien de neutre.

Claudia Tavares : l’envers du Minitel rose

À côté des décisions judiciaires, il y a les récits de celles et ceux qui ont travaillé pour lui dans le Minitel rose.
Claudia Tavares est intersexe. Elle a travaillé comme animatrice de Minitel rose pour Niel dans les années 1980‑1990. Elle était là, au tout début de son ascension, petite main anonyme pendant que la fortune se construit. En 2021, elle sort « La volonté d'exister ».

Dans ce livre, elle accuse Niel frontalement : proxénétisme, rapports non consentis, chantage, corruption. Elle affirme avoir subi violences physiques et psychologiques, pressions pour se prostituer, pour avorter, pour se taire, menaces de mort répétées. Elle décrit un système où les autorités de l’État – policiers, juges, politiques, journalistes – auraient fermé les yeux en échange de largesses financières.
Ces éléments n’ont pas été tranchés par un tribunal, mais ils s’emboîtent très clairement avec le passé judiciaire déjà établi, et rappellent que l’argent qui irrigue aujourd’hui les start‑up, les écoles, les journaux, vient d’abord de là.

Avant Free, il avait déjà tout compris

1996 : World‑NET, newsgroups pédophiles et changement de loi

Bien avant que l’opérateur Free ne soit accusé d’héberger massivement des contenus pédocriminels, un premier épisode s’est joué dans l’ombre, avec World‑NET, l’un des tout premiers fournisseurs d’accès internet auxquels Niel est associé.

SCT World‑NET est lancé officiellement le 15 février 1994 au salon Computer Associates, créé par Sébastien Socchard, Philippe Langlois, Pierre Séguret… et Xavier Niel. En mai 1996, Socchard (World‑NET) et Rafi Haladjian (FranceNet) sont entendus dans une enquête pour « détention d’images à caractère pédophile », parce que leurs serveurs donnent accès à des newsgroups Usenet « sensibles » où circulent des images pédophiles.

Deux gérants de serveurs sont interpellés pour diffusion d’images d’adolescents à caractère pornographique. Xavier Niel, qui dirige alors World‑NET, explique qu’il est « difficile de surveiller ce qui vient des serveurs étrangers » et souligne le « manque de législation internationale » sur le sujet, pendant que la gendarmerie insiste sur la responsabilité du serveur qui accueille et diffuse ces contenus. (voir vidéo INA)

Source: INA

Cette affaire déclenche une polémique sur la responsabilité des fournisseurs d’accès, qui jusque‑là se contentaient de connecter les abonnés sans filtrage.
Les images ne tombent pas du ciel. Mais on nous explique que l’opérateur n’est qu’un tuyau, innocent par essence, simple hébergeur passif d’horreurs qu’il ne voit pas, ne sait pas, ne veut pas savoir.
Deux ans plus tard, non‑lieu général : tout le monde est lavé, rincé, repassé.

Niel n’est pas poursuivi personnellement dans ce dossier, mais il est cofondateur et directeur de SCT World‑NET, la structure au cœur de l’affaire. Ce précédent, où des associés sont inquiétés puis blanchis pendant que le cadre légal se réécrit en faveur des FAI, pèse lourd quand on regarde ensuite la manière dont Free est accusé d’héberger massivement des contenus pédocriminels.

L’épisode est recyclé en débat « technique » sur la responsabilité des fournisseurs d’accès, qui débouche sur une réécriture de la loi pour les protéger : on acte que les opérateurs ne peuvent pas être responsables de tout ce qui transite sur leurs serveurs. Bouclier législatif offert. Expérience grandeur nature réussie.
Plus tard, quand on parlera de contenus pédocriminels hébergés chez Free, il faudra se souvenir de ce petit rodage des années 1990 : même scénario, mêmes profils, mais cette fois avec un parapluie juridique bien en place.

L’officine : L’Informé, empaquette et la gestion des adversaires

Dans un tweet du 9 mai 2023, Juan Branco explique que « Xavier Niel a créé une officine où il a recruté certains des meilleurs enquêteurs économiques de Paris », rassemblés autour de L’Informé. Il raconte que cette équipe l’attaque quelques semaines après sa création : premier papier affirmant que LaLiga se serait séparée de lui alors que l’organisation continue ses actions en France, avec au passage des insinuations sur le dossier Mbappé à l’approche d’une audience en juin, qu’il qualifie alors de fake news.

Il décrit ensuite comment @LInforme_ « en remet une couche » après cet échec et, « activé par qui l’on sait », se met à fouiller dans les poubelles, sans résultat, ce qui lui inspire cette phrase : « petit conseil aux serfs de nos maîtres avariés : quand on vous paye pour salir, faites‑le de façon à préserver votre crédibilité ». Il désigne @empaquette comme l’un des artisans de l’opération, rappelant qu’il est l’auteur d’une hagiographie de « notre ancien proxénète préféré » le présentant comme absent de la campagne de Macron, et interpelle directement Xavier Niel (@Xavier75).

Cette séquence n’a pas donné lieu à un jugement, mais elle montre en direct comment des journalistes liés à son orbite peuvent être mobilisés comme instruments de neutralisation, à coups de récits fabriqués et d’insinuations.

Acheter les journaux, écrire le scénario

Une fois sa légende de « disrupteur » installée dans les télécoms, Niel fait ce que font tous ceux qui ont beaucoup à se faire pardonner : il achète des médias, beaucoup, partout. À ce stade, on n’est plus dans l’investissement, on est dans la prise d’otage du paysage médiatique.

Dans la presse nationale et culturelle :
– Le Monde : co‑propriétaire depuis 2010, environ 26% du capital du groupe.
– Les Inrockuptibles : 34% des Nouvelles Éditions Indépendantes, rachetées en 2019 avec Matthieu Pigasse et Pierre‑Antoine Capton.
– Radio Nova : 34% de Nova Press depuis 2015.

Dans la presse régionale :
– Nice‑Matin : 34% du quotidien depuis 2019, après un premier soutien en 2014 aux salariés repreneurs.
– France‑Antilles : racheté en 2020 après liquidation judiciaire.
– participations dans Centre France (La Montagne, L’Éveil de la Haute‑Loire…), La Dépêche du Midi, EBRA (Le Progrès, Le Dauphiné Libéré…), Rossel (La Voix du Nord, Le Courrier Picard…).

Dans la presse dite indépendante et spécialisée :
– Mediapart : 17,58% de la Société des amis, soit 3% du capital du site.
– Atlantico : financement initial de 300 000 euros en 2011, environ 10% du capital.
– Les Jours : 50 000 euros pour la campagne de 2016.
– Marsactu : 10 000 euros lors d’une levée de fonds sur Ulule en 2015.
– Paris Turf : rachat en 2021 d’un groupe en redressement judiciaire.
– L’Express : entrée au capital en 2019 aux côtés d’Alain Weill et Marc Laufer pour « sauver » le titre.

NJJ Media, créé en 2019 au Luxembourg, rassemble ces participations : Nice‑Matin, Paris Turf, So Press, L’Express, Les Inrockuptibles, Le Monde, Mediapart, Atlantico, Les Jours, Marsactu, The Irish Times, Le Temps, Monaco Hebdo, etc. L’idée est simple : tenir à la fois les journaux de référence, la culture, la province, la niche, le « critique ». Juan Branco a détaillé ce maillage entre licences, médias et pouvoir politique dans un extrait de Treize pillards consacré à Xavier Niel, publié sur Aurores

À cela s’ajoutent les mouvements dans l’audiovisuel : participation au lancement de BFM Business en 2010 ; parts dans NJJ TV qui produit pour TF1, France Télévisions, Canal+ ; cofondation de Mediawan en 2016, qui rachète AB Groupe, des actifs d’EuropaCorp, Lagardère Studios, Troisième Œil, Makever. Ce n’est pas seulement l’écrit qui est concerné : c’est une grande partie des images qui saturent l’espace public.

Ce rôle de propriétaires de presse et de leurs relais a déjà été documenté dans une enquête d’Aurores sur Willy Le Devin, Xavier Niel et Libération

Télécoms, start‑up, santé : compléter la toile

Sur le versant télécom, Niel est fondateur et actionnaire majoritaire d’Iliad, qui détient Free, Free Mobile, Alice, Onetel, une participation dans Telecom Italia ; il préside le conseil d’administration. Avec NJJ Holding (2014), il regroupe ses participations dans Monaco Telecom, Salt, Eir, Play, Digicel (en Martinique, Guadeloupe, Guyane, Saint‑Martin, Saint‑Barthélemy), Unifi, et prend environ 1% de Vodafone, deuxième opérateur mobile au monde avec plus de 400 millions de clients.

En 2010, il lance Kima Ventures, un fonds qui revendique plus de 1 000 investissements dans des start‑up comme Airbnb, Spotify, TransferWise, Zenly, Deezer. En 2013, il fonde 42, école d’informatique gratuite et auto‑gérée, dupliquée aux États‑Unis, en Belgique, au Maroc, en Russie. En 2017, il finance Station F à hauteur de 250 millions d’euros, campus de plus de 1 000 start‑up où l’on retrouve Brut, Konbini, Majelan.

Dans la santé, il met des tickets dans Alan (assurance santé), Doctolib (prise de rendez‑vous médicaux), Owkin (IA appliquée à la recherche médicale). Il soutient financièrement l’Institut Pasteur, notamment via les campagnes Pasteurdon 2017 et 2018. Les sources rappellent que son père est avocat d’un laboratoire pharmaceutique, sans en préciser le nom ni la fonction exacte.

Enfin, il apparaît dans un autre nœud stratégique : en 2021, il fait partie du trio qui propose d’injecter un milliard d’euros dans le distributeur Casino, avec Matthieu Pigasse et Moez‑Alexandre Zouari. Télécoms, médias, santé, distribution : les lignes se croisent.

Quand un homme tient les tuyaux, les images et les mots

À la fin, il ne reste plus un « entrepreneur génial » à qui on pardonnerait quelques écarts de jeunesse, mais un système.
Un homme qui a tenu le sexe tarifé, traversé une affaire de contenus pédophiles sur les serveurs d’un FAI qu’il cofonde, construit un groupe télécom gigantesque, accumulé une part écrasante des journaux, radios, télés, plateformes de contenus, écoles de code, start‑up de santé, et des officines capables de salir qui le dérange.

Ce n’est pas une trajectoire, c’est une prise de pouvoir.
Et quand quelqu’un contrôle à la fois les tuyaux, les récits et les réputations, ce n’est plus l’information qui est en liberté. C’est lui.

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