Il y a six ans, le 23 juillet 2020, le gouvernement Français est en panique.
Le confinement lui a permis de gagner du temps, mais les capacités hospitalières restent particulièrement déficitaires. Les décisions prises sous le quinquennat Hollande par Marisol Touraine, ministre de la Santé au cabinet duquel sont passés Gabriel Attal, Benjamin Griveaux, et Jérôme Salomon (pendant qu'Olivier Véran rapporte à l'Assemblée les textes qu'ils y soumettent), ont des conséquences catastrophiques : la suppression des EPRUS et des stocks de masques ouvrent la porte à une nouvelle crise, en cas de reprise pandémique.
Faute de matériels et d’investissements dans les hôpitaux publics, il faudra à nouveau confiner.
La voie est libre pour tous ceux qui cherchent à en profiter. Le FSE fait déjà l’objet de détournements massifs, tout comme de nombreux dispositifs d’aide, et va amener à la disparition de milliards d'euros d'argent public. Mais un pan très particulier, qui a fait l’objet de peu d’attention de l’institution judiciaire jusqu’à aujourd’hui, va se révéler particulièrement profitable : celui de la commande publique.
L'État doit en effet préparer la catastrophe qui vient, et engager des centaines de millions d'euros pour faire face aux nouvelles vagues dont Edouard Philippe et tant d'autres avaient pourtant annoncé qu'elles ne viendraient jamais. Il lui faut notamment reconstituer les stocks de masques et anticiper les campagnes de vaccins qui s'annoncent.
C’est exactement à cette date qu’une petite société est discrètement créée : DOVILAB. Dotée d’un modeste capital de 10.000 euros, elle associe les héritiers et dirigeants d’une grande entreprise de commerce, CAM Négoce, à un haut-fonctionnaire, Manuel Flam, n’ayant aucune expérience dans le commerce international ni dans le sanitaire.
En quelques semaines, elle se positionne pour devenir un des principaux partenaires de l’État français face à ce qui s’annonce comme la plus grande crise sanitaire à laquelle il a été confronté.
Dès 2020, cette société, créée avec rien, fait 104 millions d’euros de chiffre d’affaires, et obtient un résultat net de 42,9 millions d’euros, en engrangeant une trésorerie de… 74,7 millions d’euros.



Elle devient le cinquième client au monde de la Jianerkang Medical Technology, à qui elle commande 8 millions d’euros de masques. Quelques mois plus tard, c’est quarante millions de seringues et d’aiguilles qui sont contrôlées par Bureau Veritas à la demande de DOVILAB pour être livrées en France. Soit une par citoyen français majeur.
La société a été installée au siège social de CAM Négoce, au 188 rue de Rivoli, où les équipes des frères Solal ont été mobilisées pour la mettre en action sans délais. Dénuée du moindre patrimoine en propre, elle engrange immédiatement un chiffre d'affaires d'autant plus remarquable qu’elle ne procède à quasiment aucune dépense de salaire. Alors que CAM Négoce n'a habituellement qu'un à deux pour cent de marges, sa nouvelle joint-venture atteint... 68% de marge commerciale brute, et plus de 40% de marge nette. D'autant plus facile qu'il ne payent que 510 euros de cotisations sociales, faisant passer plus de 6 millions d'euros de dépenses en achats et charges externes.
Dès 2021, la société décide de masquer ses comptes, et ses fondateurs créent un nouveau véhicule, DOVIMMO, doté cette fois d’un million d’euros de capital, dont 510.000 euros apportés par Manuel Flam, qui avait, toute sa vie, eu une activité de haut-fonctionnaire aux rémunérations contrôlées publiquement, et incompatibles avec sa nouvelle capacité d’investissement. Une nouvelle fois, Manuel Flam, est majoritaire au capital de cette société, qui a pour fonction apparente de réinvestir les immenses bénéfices que viennent de faire les trois partenaires, pendant que le pays s’enfonce dans la crise.
Étrangement Manuel Flam s’était vu offrir, dès la création de DOVILAB, 33,34% de l’entreprise, via un intermédiaire, la holding VADIM, petite société de consultance dotée d’un capital de 1.000 euros, dont il est le seul actionnaire et qu’il a créé alors qu’il travaillait encore pour la Caisse des dépôts. Ses liens développés, en tant que haut fonctionnaire, avec les bailleurs sociaux et le secteur de l’immobilier, lui ont certes permis de se constituer une petite fortune, avec 138.000 euros de bénéfices en 2019. Mais rien n'explique le privilège qui vient de lui être offert.
Cam Négoce est en effet une grande société historique, ayant des liens profonds avec des producteurs et commerçants asiatiques. Elle est habituée à prendre en charge le sourcing, les relations commerciales, le transport et le contrôle de marchandises produites sur le continent et vendues en France. La société fait un chiffre d’affaires de 400 millions d’euros annuels. Ils n’ont besoin de personne pour trouver des fournisseurs, des logisticiens et transporteurs. Autonomes, face à une forte demande, ils auraient naturellement intégré leur nouvelle activité commerciale à leur société. Les raisons qui amènent les frères Solal à décider de créer Dovilab, et déposer la marque à cette fin, en l’isolant de leurs activités habituelles, dès mai 2020, avant de s'associer à Manuel Flam, peuvent interroger.

Manuel Flam, en effet, n’est personne dans le milieu médical et dans le commerce international. Énarque, passé par l’Indre où il a rencontré le futur ministre socialiste Michel Sapin qui en fera son protégé et tentera de le propulser sans succès dans la politique locale, il est devenu administrateur civil à Bercy, puis a publié un livre de synthèse sur l’économie verte. Rapproché de François Hollande par son ami d'ENA Michel Sapin, il est propulsé en 2012 à la direction du cabinet de Cécile Duflot, au ministère du logement, après l’avoir brièvement conseillé à l’écologie, après avoir participé aux négociations avec le parti écologiste, qui amèneront notamment à la fermeture de Fessenheim.
Déjà, il n’a aucune expérience du secteur immobilier. Du cabinet de l’ancienne dirigeante écologiste, cela ne l'empêche pas de se faire nommer à la tête de la SNI puis de CDC Habitats chargés de politiques du logement public, au milieu d’accusations de favoritisme et de conflits d’intérêt.

Il en démissionne en 2018. Que vient-il faire, moins de deux ans plus tard, dans cette entreprise, qui va lui permettre de devenir le destinataire potentiel, dès la première année, de plus de 10 millions d’euros ?
Le soupçon se porte naturellement, comme dans l'affaire Jégo, sur ses liens avc l'appareil d'État, dont l'utilisation permet régulièrement à des hauts fonctionnaires de devenir millionnaires, parfois au dépens des finances publiques. Alors qu’en quelques mois, la société DOVILAB, outre une trésorerie faste, a déjà réussi à constituer un capital en propre de 1,52 millions d’euros, et qu'elle fait dès sa première année d'existence 870 000 euros de bénéfices en lien avec des commandes publiques, la question apparaît particulièrement sérieuse.
Il faut, pour comprendre les entrelacs d'une affaire qui a permis à quelques acteurs privés de tirer des millions d'euros d'argent public, revenir sur le processus décisionnaire qui fut adopté lorsque la pandémie atteignit la France. On y retrouve de nombreux acteurs ayant croisé le chemin de Manuel Flam.
Dans un premier temps, une cellule, la CCIL-MS, est créée sous l’autorité de Jérôme Salomon, directeur général de la Santé, et directement rattachée au cabinet d’Olivier Véran. Celle-ci a un pouvoir de sélection et de négociation direct des fournisseurs, et reste à la manette jusqu’en septembre 2020, où un pôle reprend ses fonctions.
Dès 2021, la DGS donne instruction aux agences régionales de santé d’utiliser des produits DOVILAB, notamment des aiguilles de dilution 21G 40MM et des seringues d’injection Seringue SOL-M TB Slip Tip 1ml 25G 16mm. Jérôme Salomon et Bernard Celli, qui dirige la task force vaccination, donne des instructions impératives.

La société va rapidement diversifier ses opérations et faire transborder plusieurs centaines de millions de masques, des dizaines de millions de gants provenant de Malaisie et du Vietnam. Aucune trace n'en restera, malgré l'obligation de procéder à la publication des informations essentielles concernant tout marché public supérieur à 40.000 euros.
On le sait, Jérôme Salomon a été conseiller ministériel en même temps que Manuel Flam sous le gouvernement Hollande. Mais c’est un autre hasard qui attire l’attention. Alors qu’il est directeur de cabinet de Cécile Duflot, Manuel Flam va devenir le supérieur hiérarchique direct d'un certain Etienne Champion, nommé directeur adjoint du cabinet. Or, il se trouve que ce même Etienne Champion a été nommé secrétaire général des ministères sociaux le 7 octobre 2020, huit jours avant que la DGS demande à Santé Publique France la commande de 96 millions de doses de seringues et d’aiguilles d’injection, dont 40 millions seront acheminées par… DOVILAB. C'est lui qui va évidemment superviser toute la mise en place de la politique sanitaire dans les mois qui vont suivre, en lien avec les comités susdits.
Le changement d’ampleur est notable pour Manuel Flam. Sa Société VADIM voit son bénéfice passer 137 974 euros à 870 090. Les créances clients passent de 6 000 euros à 783 500 euros. Sur ces créances, 723 500 euros sont des “produits à recevoir”. Les immobilisations financières augmentent fortement et une trésorerie de près de 500.000 euros est constituée.
Manuel Flam n’avait qu’une chose à apporter à CAM Négoce et aux frères Solal : des contacts au sein de l’État qui leurs assureraient d’emporter des marchés dont les marges sont hors de proportion avec leur activité historique. L'opportunité est immense: elle va être saisie, au détriment des finances publiques, qui vont ainsi permettre à un acteur privé de tirer des dizaines de millions d'euros de la crise que ses propres dirigeants ont alimentée. En dehors des règles des marchés publics habituellement applicables, sans aucun contrôle sérieux, l'accès aux cercles restreints du pouvoir, par des voies informelles, devient une valeur importante et exceptionnelle.
C'est ainsi que Manuel Flam peut transformer en quelques mois 3.000 euros d'apport de capital en plusieurs dizaines de millions d’euros de dividendes à venir. Sa vie devient celle des plus riches et puissants du pays, et les sommes qu'il va en tirer vont lui permettre d’investir dans de nombreuses SCI, notamment à Choisy, puis dans l’hôtellerie, ou encore d’acheter un ensemble immobilier au 112 rue du Faubourg Saint Denis, en plein centre de la capitale. Le 10 janvier 2024, Manuel Flam peut faire passer le capital social de VADIM de 1.000 euros à 1 million d’euros, par incorporation de bénéfices précédents, lui permettant d’éviter l’impôt. Les comptes ne sont plus déposés qu’avec une clause de confidentialité, après un premier dépôt en 2021 avec retard, et ne permettent d’établir les plus values, déterminer la valeur des comptes courants, et quels dividences, salaires, et honoraires ont été facturés à la société. DOVILAB ne propose plus aucun produit à la vente sur la centrale d'achats publics de l'État, l'UGAP, où elle avait été précipitamment inscrite. Le cercle du silence se referme.
Ironie de l’histoire, et fort de son expérience et des talents accumulés, Manuel Flam créé dans la foulée une société de formation, Fleurus Formations, spécialisée en droit de la commande publique, gestion des risques et conformité… à destination des personnes publiques.
Une belle consécration pour le fils du magistrat de gauche Gilbert Flam, qui avait donné corps, au sein de la DGSE, aux rumeurs, démenties depuis, concernant des comptes bancaires de Jacques Chirac au Japon, et de Mireille Flam, ancienne adjointe socialiste à la mairie de Paris chargée des marchés publics et ancienne magistrate financière, condamnée en première instance en avril 2014 à trois mois d’emprisonnement avec sursis pour favoritisme dans l’attribution d’un marché public, dans le cadre d’une grande affaire de corruption ayant touché la mairie de Paris, avant d'être relaxée en appel.
La France, elle, gangrénée par la multiplication d'affaires de corruption, de prises illégale d'intérêt, sombre pendant cette période dans un endettement record, que ses dirigeants vont tenter de contenir en amoindrissant la qualité des services publics, et en rognant sur chaque euro dépensé. En attendant la pantoufle qui leur permettra, après quelques années de "service de l'État", d'en tirer quelques millions pour soi.
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