De par sa naissance, Mélenchon est attaché à l’Europe méditerranéenne. En tant que socialiste, la France n’est pour lui qu’une marche pour le projet internationaliste, qui doit d’abord passer par la « case Europe ». C’est pour cela qu’il n’a jamais remis en question la construction européenne, ni le fédéralisme supranational. « Mitterrand, souligne Mélenchon, souhaite justement amener l’Europe vers un cadre plus politique où la France aurait le moyen d’accomplir le projet socialiste[209] ». En 2017, alors candidat à l’élection présidentielle, il démontre un européisme sans faille lorsque François Hollande l’accuse de remettre en cause « ce qui a été la grande construction européenne », ou quand Benoît Hamon compare son programme européen à de « jolies histoires, des contes, des fables ». Ni une ni deux, alors qu’il sort d’un rassemblement et qu’on lui demande s’il veut sortir de l’Union européenne, il répond qu’« il ne faut pas croire ce que les gens disent ». Bref, Mélenchon a toujours affirmé que son objectif premier était de rester dans l’UE, mais à condition qu’elle soit « refondée ».

Un défenseur de Maastricht

Défenseur du traité de Maastricht de 1992, Mélenchon croit que le dépassement de la nation est une donnée nécessaire du « mouvement général de l’humanité », puisque nous assistons à « une socialisation croissante[210] » des peuples. Selon lui, c’est parce que le marché unique devient une réalité, à partir de 1993, qu’il faut avancer sur les questions « du pouvoir politique et de la citoyenneté ».

D’ailleurs, il n’hésite pas à s’emporter contre le Danemark qui a voté contre le traité : « Quant au Danemark, il n’est qu’un grain de sable dont on ne peut accepter qu’il grippe toute la machine ! Quand j’ai fait valoir cet argument au sein de mon parti, on m’a répondu que je n’avais que du “mépris” pour un petit peuple. […] Mais je ne peux faire abstraction du fait que je suis citoyen élu d’une entité politique qui compte 58 millions d’habitants et qui en comptera bientôt 340 millions. Si les Danois ne veulent pas signer, qu’ils quittent la Communauté[211]. » Assez drôle de voir cet autoritarisme de la part de celui qui reprochera – légitimement – la même chose aux Allemands vis-à-vis des Grecs, quelques années plus tard.

En tout cas, Mélenchon vante alors le traité comme une étape nécessaire pour qu’advienne une Europe fédérale[212] libérée de la domination américaine (il avait affiché son opposition à la première guerre du Golfe[213]), une politique communautaire dans le domaine industriel – au même titre que l’agriculture –, un pouvoir politique supranational européen et un protectionnisme continental contre les effets du capitalisme transnational. Quelques décennies plus tard, le résultat est amer : le traité de Maastricht a accéléré le déclin industriel, sacrifié les agriculteurs sur l’autel du libre-échangisme, et renforcé la vassalité de l’Europe vis-à-vis des États-Unis.

Pourtant, à l’époque, des voix s’élèvent pour dénoncer la nature de ce projet, dont celle du Parti communiste français, ou même des personnalités comme Jean-Pierre Chevènement à gauche et Philippe Séguin à droite. Autre homme de droite qui s’oppose au traité, Jean-Marie Le Pen le décrit ainsi : « Sous le prétexte d’établir une monnaie européenne unique et une unité politique, on veut, sans le dire expressément au peuple, engager de façon irréversible un processus de mise en place d’une Europe fédérale sous l’autorité de la Commission bureaucratique de Bruxelles. Il s’agit là d’une véritable conspiration contre les peuples et les nations d’Europe, et d’abord contre le peuple français et la France. Pour remettre celle-ci et son destin à des banquiers apatrides, on arrache à notre pays des pans entiers de souveraineté, et, j’insiste – François Mitterrand l’a avoué lui-même –, d’une manière irréversible[214]. »

Dénonçant tour à tour l’« euromondialisme », le « démantèlement de la nation », l’« abandon des paysans », la « destruction de nos industries » ou l’« effondrement de notre économie », les thèses de la souveraineté nationale prennent un tournant définitif à droite dans cette période des années 1990, tandis que la gauche récupère et s’enferme dans l’européisme et le mondialisme. En 1995, Jean-Marie Le Pen attaque encore une fois la gauche sur ce renversement : « Pour un ancien trotskiste [Lionel Jospin], pour un ancien internationaliste, la suppression des frontières allait de soi. Ce camp-là n’a jamais aimé réellement le peuple, n’a jamais aimé la nation et n’a jamais eu la foi. Ce camp-là est celui du matérialisme et de L’Internationale. Il faut rendre à l’internationalisme mondialiste ce qui appartient au mondialisme. Il faut rendre Lionel Jospin à son camp, il faut rendre Lionel Jospin à Delors, à son parti, marxiste, eurofédéraliste, là aussi le parti de l’étranger[215]. »

Après tout, Jean-Marie Le Pen ne faisait que rappeler une vérité : les trotskistes ont toujours été des ennemis des nations. Rien de plus normal que Mélenchon se soit trompé (volontairement ?) sur Maastricht, quand les communistes eurent plus de sens politique et des réalités – bien que cela pût être pour de mauvaises raisons.

Ni nationaliste ni souverainiste

Mélenchon rêve d’une Europe de gauche : c’est-à-dire démocratique, écologique, métissée, ouverte sur le monde et solidaire. Il a toujours soutenu le projet de la fameuse « Europe sociale », celle que tous les socialistes ont fantasmée depuis Aristide Briand jusqu’à Mitterrand. Mélenchon réclame ainsi pendant des décennies cette Europe comme on en appelle aux esprits : en répétant des phrases creuses et des formules incantatoires.

Or, la seule Europe existante est celle qui a accepté la mondialisation et qui soumet la France à des contraintes monétaires, budgétaires, financières et économiques liées aux marchés. Elle est celle qui a fait siennes les règles du capitalisme international, de l’immigration sauvage et de la mondialisation libérale. Le moment « Maastricht » est le révélateur d’une vérité profonde chez lui : il est prêt à tout pour arriver à ses fins. Le socialiste Pascal Cherki revient sur ce moment : « La logique aurait voulu que nous votions “non” sur la base d’une analyse objective du texte. Mais on ne pouvait pas se permettre un tel bras d’honneur frontal à Mitterrand. Marie-Noëlle [Lienemann[216]] est entrée au gouvernement, Jean-Luc [Mélenchon] et Julien [Dray] aspirent à y entrer. » Il ajoute qu’il se présentait une autre difficulté pour la Gauche socialiste (GS), mouvement fondé et dirigé entre autres par Mélenchon : « La direction du non est de droite, Pasqua et Séguin. Alors, on habille notre oui. On dit : “Faisons d’abord l’Europe, viendra tout de suite après le social”, et on appuie sur le fait que le traité est un progrès pour le droit de vote des étrangers, reconnaissant celui des citoyens communautaires[217]. »

Ayant voté « oui » au traité de Maastricht, Mélenchon pense que, pour garder les Allemands en Europe, il faut accélérer à tout prix la construction européenne en leur « clouant la main sur la table » (phrase de Mitterrand). Pourtant en 2005, il votera « non ». Pourquoi un tel changement d’attitude ? Parce qu’entre-temps, Mélenchon a découvert le véritable visage de l’UE. Alors bien sûr, lui, c’est avec l’œil du socialiste qu’il perçoit la voie européenne. Aussi ressent-il le décalage de plus en plus grandissant entre son parti de l’époque (le PS) et la majorité des électeurs qui choisissent de rejeter le traité. Il s’oppose donc aussi à l’euro et au statut de la Banque centrale européenne. Il constate surtout que cette Europe se fait contre l’avis des peuples, et que les socialistes qui arrivent au pouvoir en 2012 trahissent leur parole en ne renégociant pas le traité budgétaire. « Je n’ai plus aucun doute sur l’impossibilité de réformer l’Union européenne sans renverser la table[218] », lâche-t-il. Il admet cette vérité : « Les Allemands imposent leur politique à toute l’Europe. »

En 2016, il affirme que « nous avons le devoir de le faire [en parlant du projet continental] » et en « Européens convaincus. […] Car, même si l’Union européenne est une invention de la démocratie chrétienne, ajoute-t-il, la construction d’un ensemble politique continental, c’est une idée progressiste. Royalistes et conservateurs s’y sont longtemps opposés dans le passé. Vous avez des plaidoyers de Victor Hugo, bien sûr, mais même de Léon Trotski sur l’union de l’Europe. Il en va de même dans tous les peuples du Vieux Continent. Cette idée a toujours appartenu à la gauche, dans le sens où cela signifiait la paix et la concorde entre les peuples, coopération, unité, rassemblement, bref le contraire de l’Europe des rois et des compétitions du capitalisme national qui conduisaient à la guerre[219]. »

En 2017, dans un entretien aux Échos, il change encore une fois de position lorsque le journal lui demande, après ses nombreuses attaques contre l’UE, s’il est devenu « souverainiste ». Sa réponse est claire : « Le mot souverainisme nous aurait convenu s’il n’avait pas été utilisé dans un sens nationaliste qui ne convient pas à notre façon de voir. Si je suis souverainiste, c’est au sens de la souveraineté du peuple. Je suis plutôt un indépendantiste français[220]. »

D’ailleurs, quand Kuzmanovic est remercié à l’automne 2018, Manuel Bompard, alors directeur de la campagne des européennes, explique son exclusion par sa défense du rassemblement des souverainistes de gauche et de droite. L’antisouverainisme de Mélenchon est fort. Il n’a pas soutenu non plus une initiative comme celle de l’économiste Jacques Sapir qui, en 2015, essaie de créer un espace politique « souverainiste » allant de Marine Le Pen jusqu’au leader de gauche. Le républicanisme de gauche de Mélenchon n’a, à aucun moment, pris la tournure nationaliste ou souverainiste qu’on veut bien lui prêter.

En réalité, même s’il joue le fanfaron, Mélenchon n’a jamais voulu de ce bras de fer avec les marchés internationaux, les institutions de l’économie mondialisée, les voisins européens et l’Union européenne. Il a gardé en tête l’une des raisons de l’échec de Mitterrand et du tournant de la rigueur : la contrainte extérieure. Les différentes pirouettes idéologiques de Mélenchon consistant à se dire « indépendantiste français » ne trompent personne.

En 2004, il utilise déjà cet adjectif pour se qualifier d’« euro-indépendantiste[221] » contre les autres socialistes européens, qualifiés d’« atlantistes bêlants » et de « pacifistes systématiques ». « Nous, les euro-républicains (fédéralistes), lance-t-il dans une diatribe européiste, nous n’avons pas été assez cohérents dans notre façon de proposer notre programme. Disons clairement qu’avec les pays qui acceptent de former un noyau dur d’intégration politique, les outils et les moyens de la souveraineté doivent être mis en commun. » Mais le meilleur est à venir : « Puisque c’est le sujet du moment (et pour longtemps), traduisons cette idée sur le plan de la politique étrangère et de défense qui est au cœur de l’existence d’une entité politique comme nous voulons que notre Europe fédérale le soit. Cela signifie évidemment que nous mettons dans la corbeille fédérale la défense nucléaire du territoire concerné. Donc disons que la doctrine française de défense tournera la page de la sanctuarisation à présent bien problématique du seul territoire français[222]. »

La revanche de 2005

Une anecdote démontre la couardise de Mélenchon. En mars 1996, lors de la convention sur l’Europe, la Gauche Socialiste (GS) – dont il est le chef – attaque bille en tête les résultats du traité européen de 1992 avec un texte intitulé : « Maastricht, c’est fini ! » Après avoir reconnu l’erreur qu’était le soutien au traité, on peut lire : « Maastricht, c’est l’échec sur toute la ligne. Dorénavant, l’intégration économique ne produit plus mécaniquement de l’intégration politique. On ne peut faire la monnaie unique sans avoir ficelé un certain nombre de critères sociaux[223]. »

Jospin n’accepte pas cet affront. Dray et Mélenchon sont alors conviés dans son bureau afin d’être remis dans le rang. Après des échanges musclés avec Daniel Vaillant, alors numéro deux du PS, Mélenchon bat en retraite. Cherki résume ainsi l’affaire : « On ferme notre gueule, en échange des 35 heures, des emplois-jeunes et de la gauche plurielle. » Mélenchon démontre, une fois de plus, qu’il privilégie sa carrière au devenir du pays.

Sur le rapport de Mélenchon à l’Europe, il faut s’arrêter sur la date de 2005 et du Traité établissant une Constitution pour l’Europe que Jacques Chirac décide de soumettre aux Français par référendum. À l’époque, il vient de lancer son association Pour la République sociale (PRS). Cet organe indépendant du PS, Mélenchon s’en sert comme d’un appareil pour critiquer le devenir centriste, libéral et social-démocrate du parti auquel il appartient toujours. Mélenchon affirme que « dire oui [au traité], c’est renforcer le libéralisme », mais conserve en tête que « toute la difficulté va être de faire comprendre aux gens que nous ne sommes pas opposés sur l’Europe mais sur le contenu du texte ». Mélenchon ne devient ni nationaliste ni souverainiste : il reste l’européiste et l’internationaliste convaincu qu’il a toujours été.

Depuis plusieurs années en contradiction avec le PS, et de plus en plus ostracisé au sein du parti, l’occasion de ce référendum est trop belle pour se refaire une santé politique. « Dans nos discussions, depuis le 21 avril, on se disait que l’explosion du PS n’allait pas tarder, explique René Révol[224]. Et l’occasion qui allait faire le larron, c’était ce référendum. On s’est tout de suite dit que ça allait être un moment décisif. Fin 2004, le PCF sort son analyse de la Constitution, et à ce moment on se dit déjà : “Il faut faire campagne avec eux”. » Médiatiquement, c’est une période d’intense propagande pour Mélenchon. Il multiplie les rencontres avec les militants et enchaîne les « estrades unitaires » avec des personnalités comme Marie-George Buffet (Parti communiste), Olivier Besancenot (Ligue communiste révolutionnaire) ou encore José Bové. En 2003, il fréquentait déjà les « comités Ramulaud », où l’on retrouvait des chevènementistes comme Coquerel – aussi bizarre que cela puisse paraître –, mais aussi des cadres et représentants des Verts, du PC, de la LCR, et même de la CFDT. « Une espèce de petite répétition générale de ce qui s’est passé ensuite dans la campagne du non de la gauche unitaire, explique-t-il dans En quête de gauche. Nous nous sommes tous fait un carnet d’adresses et un réseau de relations. »

Cette année 2005 est bénéfique en tout point à Mélenchon : il s’oppose à la ligne prise par le PS, mais surtout, il noue des liens avec les autres partis et membres de la gauche puis se présente comme une figure médiatique, intellectuelle et tribunitienne de la « gauche authentique ». Le 17 mars 2005 a lieu un rassemblement au gymnase Japy – lieu historique du PC –, devant plus de mille cinq cents partisans. C’est le premier grand meeting réunissant les tenants du non de gauche. Une fois à la tribune, Mélenchon éructe : « Ma présence décomplexe le non des socialistes. Pour la première fois depuis vingt-cinq ans, je vais faire campagne sans le poing et la rose. Mais le “non socialiste” existe : il prend sa place dans le combat du “non de gauche”. » Il parle alors de « combat commun », qui est « incarné par des milliers de femmes et d’hommes » qui « ont le goût de la liberté de conscience ». Il ajoute que, lorsque « la France décide, elle parle au monde », et enchaîne en expliquant que la « fatalité néo-libérale n’est pas invincible ».

Ce moment est important pour Mélenchon. Au-delà de sa situation au PS, cette « réunion porte une dynamique » respectueuse des « identités respectives » de la « gauche rassemblée[225] ». On devine alors sa joie, le 29 mai au soir, lorsque le non l’emporte avec 55 % des voix. Il ne peut alors s’empêcher de déclarer : « C’est un non joyeux, populaire, et non pro-européen. Les Français ont dit non à une Europe, l’Europe libérale. »

Cocu pour les beaux yeux de l’Europe

« La France est notre patrie, l’Europe est notre avenir. » Prononcés en janvier 1989, ces mots de Mitterrand témoignent de l’abandon de la nation par les socialistes de la fin de siècle. Mélenchon fait bien évidemment partie d’eux. Du moins, longtemps il a cru que le « bond en avant[226] » nécessaire pour faire advenir le socialisme allait s’opérer dans le « cadre » européen. Que de l’intégration économique résulterait l’intégration politique.

Or, sur cette construction d’un sentiment d’européanité par le marché, même lui en reconnaît l’échec : « Cette ligne reposait sur une erreur d’évaluation terrible. Dans son nouvel âge, le capitalisme ne s’intègre plus qu’en démantelant toutes les régulations. […]. Nous avons nous-mêmes lâché le monstre dans notre cour ! […]. Le capital exige que soient constitutionnalisées les normes interdisant qu’on le maîtrise[227]. » Il va même jusqu’à donner pour titre à l’un des paragraphes de ses livres : « Cette Europe n’est pas la solution, c’est le problème[228] ». Mais attention, Mélenchon ne regrette pas que l’UE puisse se construire au détriment des intérêts de la France. Non, il reproche surtout à l’institution d’abolir « notre histoire républicaine[229] ».

En 2010, il est l’un des premiers à critiquer la politique de privatisation des « infrastructures d’énergie pour accroître la concurrence[230] ». Depuis, on sait que les gouvernements successifs ont annoncé leur volonté de privatiser les barrages hydro-électriques en France[231], en dépit de leur caractère hautement stratégique – la Commission européenne étant à la manœuvre pour faire chuter ce monopole d’État, au nom bien évidemment du dogme de la concurrence libre et non faussée. En outre, on a connu de pareils épisodes pour les aéroports, les autoroutes ou même l’entreprise Engie, qui annonce la grande série de privatisations menée par le gouvernement français. Mélenchon a encore une fois raison de dénoncer cette véritable OPA contre des institutions « payées avec l’argent public, entretenues à la sueur du front des Français[232] ».

En matière économique, Mélenchon professe un protectionnisme débouchant sur une critique acerbe du libre-échange. Décrit par lui comme un « poison mortel[233] », le libre-échange, à l’heure de la standardisation des moyens de production et d’un avantage comparatif fondé uniquement sur le coût des travailleurs, est le moteur premier des délocalisations et des destructions d’emplois en France. « Une stratégie protectionniste est nécessaire pour permettre la relocalisation des productions essentielles, explique Mélenchon[234]. » Il ajoute : « Un ordre où l’autosuffisance devrait être l’objectif de chacun et la sobriété des consommations la règle. […]. Et pour cela il faut encourager la souveraineté industrielle et alimentaire de chacun dans le monde[235]. » Même si ces propositions sont intéressantes, Mélenchon ne peut éviter de mettre à distance son esprit internationaliste au moment de conclure puisqu’il préconise, au nom d’un « nouvel état d’esprit international », un protectionnisme « solidaire ».

Mélenchon, en parlant dès 2010 de « séquence autoritaire » et de « pente totalitaire », a prophétisé la phrase de l’ancien président de la Commission Jean-Claude Juncker en 2015 : « Il ne peut pas y avoir de choix démocratique contre les traités européens. On ne peut pas sortir de l’euro sans sortir de l’Union européenne. » Lui-même se rendit peu à peu compte de la forfaiture que représente le transfert de pouvoirs exorbitants à l’Europe. « C’est le retour d’un équivalent [l’obligation de présenter le budget du pays à la Commission européenne] du droit de veto royal d’Ancien Régime, rouspète Mélenchon. Une instance, non élue et lointaine, déciderait du sort du budget de la France avant même que les représentants du peuple aient pu s’en saisir. Cette pratique de veto viole l’histoire de notre peuple[236]. »

Encore une trahison ? L’indépendance à l’égard des États-Unis au moment de la mise en place du « grand marché transatlantique ». Sur la mise en place des traités de libre-échange, l’UE se manifeste par son opacité. Ni l’opinion publique ni ses représentants n’ont accès aux négociations, et la classe politique française, dans son ensemble, se réfugie dans un silence qui laisse pantois. En 2010, Mélenchon revient sur cette expérience : « Pendant la campagne des élections européennes, je pensais provoquer un débat fracassant sur le thème. Notes de blog, brochure pédagogique du Parti de gauche, discours, tout y est passé. Rien. Pas un écho médiatique. Un envoi de la brochure explicative à 600 journalistes n’y fit pas davantage. Décidément les USA tétanisent[237]. »

Le mensonge de la désobéissance

Depuis que le traité de Lisbonne est inscrit dans la Constitution française, la question européenne, pour être discutée de manière sérieuse, ne peut qu’être appréhendée de manière binaire : soit la rupture soit la soumission. Mélenchon sait parfaitement que « toute loi nationale contraire au droit européen examinée par le Conseil constitutionnel serait rejetée ». Toutes ses bravades, ses menaces et ses forfanteries n’y changeront rien : « La désobéissance européenne passe donc nécessairement par la sortie pure et simple de l’ordre juridique européen[238]. » Rien de ce que promet Mélenchon en matière européenne n’est en vérité réalisable. Rien.

Il n’y aura jamais de désobéissance ou de protectionnisme sans sortie de l’euro, et, surtout, sans révision – validée par référendum – de la Constitution qui supprimerait le titre sur l’UE afin de restaurer la primauté du droit national. L’« Europe sociale » est un mensonge pour les électeurs de gauche, comme l’« Europe des frontières » ou l’« Europe identitaire » le sont pour les électeurs de droite. Tant que l’UE persiste, la seule et unique Europe qui existe est l’Europe libérale des marchés contre les peuples. Là encore, on peut changer certains mots pour faire le même constat à droite : « Il existe un point commun évident entre les règles internationales libre-échangistes, l’ordre juridique et l’ordre monétaire européens : dans tous les cas, l’objectif est d’empêcher des États de mener des politiques de gauche en les enfermant dans un carcan libéral. Ces outils techniques et juridiques visent la fin de la souveraineté nationale sur les grandes questions économiques et sociales[239]. »

Comme le souligne Aurélien Bernier, « [le] contrôle trop tardif des mouvements de capitaux n’empêche pas la fuite des richesses à l’étranger. Faute de mesures protectionnistes, la relance par la consommation bénéficie aux importations, et non aux produits français plus chers[240]. » Pourtant, Mélenchon n’est pas dupe du rapport de force qu’impose une politique hostile aux intérêts financiers. Dans une conférence donnée à l’Assemblée nationale sur la présidence de Mitterrand[241], il affirme que « le pays a touché le mur de l’argent ». « Trois contrôles des changes, un emprunt forcé et quatre dévaluations du franc » ne peuvent entraver la spéculation terrible des investisseurs étrangers contre l’État français. Cet épisode démontre une vérité : si on tente de changer le système, ce même système riposte jusqu’à imposer sa loi. On ne fait rien sans accepter le combat frontal, le rapport de force. C’est d’ailleurs une des explications de la soumission de la Grèce : « Selon le député [Jean-Luc Mélenchon], la séquence Syriza en Grèce a rejoué le même scénario : Tsípras et son équipe ont sous-estimé la violence antidémocratique des institutions européennes. Faute de plan de secours en dehors de la monnaie unique, le gouvernement grec s’est passé lui-même la corde autour du cou[242]. »

Mélenchon essaie de noyer le poisson en affirmant que le gouvernement s’est alors appliqué à mettre l’« Europe sociale » en place, comme pour reprendre son souffle avant d’affronter directement le système capitaliste et financier. Mais cela ne trompe personne. C’était déjà le pari de Mitterrand que d’imposer la social-démocratie dans le cadre européen, par l’intégration économique. Dès le départ, le projet de la trahison de la France était tout entier contenu dans le programme socialiste, pro-européen et antinational ; car, depuis Mitterrand, c’est bien la France qui va promouvoir les grandes étapes de la construction européenne. En surestimant les conséquences sur l’économie française des chocs pétroliers, les socialistes en rajoutent constamment sur le projet européen. On pense alors à l’Acte unique de 1986, où « quatre libertés » fondamentales de circulation (pour les capitaux, les travailleurs, les marchandises et les services) ont été instituées. Puis au rapport Delors de 1989 qui pose les conditions de réussite d’une monnaie unique pour le continent européen.

Comme l’explique Baptiste Detombe, l’un des fondateurs du média Gavroche, Mitterrand « devait accepter que l’euro devienne un nouveau Deutsche Mark – soit une monnaie forte, permettant de lutter contre l’inflation, mais structurellement inadaptée à l’économie française. En parallèle, des programmes de “convergence” drastique devaient être adoptés et les budgets nationaux étroitement contrôlés et surveillés. L’Europe allemande souhaitée par la France était née[243]. » En validant le libre marché et en sacralisant les quatre libertés fondamentales consubstantielles à la construction européenne, les socialistes et européistes français vont saper le fondement même de la social-démocratie : la conquête d’avantages sociaux dans un rapport de force avec le patronat par l’entremise d’un parti politique ou d’un syndicat – voire les deux en même temps. Puis en détruisant le cadre national (frontières, droit, industries, etc.), les partisans de l’Europe de Bruxelles ont empêché la possibilité pour les travailleurs d’arracher des compromis leur étant favorables. Difficile de mener le combat social quand on ne négocie plus avec le « patron du coin affilié à la banque régionale (le capital industriel national) », mais avec un supplétif remplaçable à souhait qui représente les intérêts d’un « fonds de pension sans ancrage territorial (le capital financier transnational)[244] ».

La majeure partie des mesures économiques proposées par LFI sont tout bonnement incompatibles avec l’UE. Sur la stratégie « plan A/plan B », l’économiste David Cayla juge que « [la] contrainte extérieure, le fait d’être dans un pays de libre-échange, est le produit de l’UE. Si La France insoumise ne pose pas l’enjeu du Frexit, préalable à toute politique antimondialisation, elle ne peut être crédible. »

Depuis son abandon du populisme après la campagne présidentielle de 2017, et surtout son souci grandissant de ne pas effrayer son électorat petit-bourgeois des métropoles – largement acquis à la cause européiste –, le discours critique de l’Europe a disparu de son vocabulaire. « Si on fait un trait sur la souveraineté, on renonce à l’exercice du pouvoir », expliquait l’ancienne responsable du programme, Charlotte Girard, avant de quitter le parti. « Si on veut raconter des histoires aux gens, et que la perspective est la mise en œuvre d’un programme humaniste, social, écologique et républicain, on ne peut pas rester dans le cadre des traités. » Et en effet, rester dans l’Union européenne, c’est accepter que le droit communautaire l’emporte sur le droit national, et que les divers traités européens deviennent des constitutions de fait – et pour modifier ces traités, il faut une unanimité des États membres.

Mélenchon, qui se présente comme le contempteur du néo-libéralisme, ne peut ignorer que l’UE elle-même est un projet néo-libéral (continent ouvert pour le libre-échange, droits du capital garantis par un système légal privé international surclassant les législations nationales, fédération d’États garantissant un ordre économique mondial libéral) qui a réussi. L’UE est tout entière pensée autour de la dérégulation des économies des nations, ce dont les peuples souffrent. Elle fait d’ailleurs tout ce qu’elle peut pour réduire le pouvoir de nuisance de l’État sur cet ordre mondial, et notamment son fonctionnement démocratique. Le propre du modèle néo-libéral est de sanctifier la politique économique et de la soustraire à la délibération collective. Il faut toujours plus limiter la « souveraineté populaire, nationale, et la constitutionnalisation des droits du capital et de l’impuissance de la politique à affecter le processus économique concurrentiel et le fonctionnement du “marché”[245] ».

En octobre 2016, à la Maison de l’Amérique latine, alors qu’il est en débat avec la philosophe belge Chantal Mouffe, Mélenchon revient sur ce modèle dont le but « est de mettre en place des cadres politiques dans lesquels l’économie est censée être un sujet non politique car répondant à des lois de la nature ». Et quel meilleur exemple que le « parti médiatique » – que Mélenchon critique tant, et à juste raison – lorsque l’on évoque la question européenne ? L’entièreté du champ éditorial, de droite comme de gauche, est européiste. La défense de l’UE, avec d’un côté les élites économiques (banquiers, dirigeants de multinationale, hauts cadres et hauts fonctionnaires, etc.) et de l’autre les médias, représente l’incarnation pure et parfaite de l’« alliance des superstructures ». Partis de gouvernements, technocrates, élites culturelles et médias sont tous main dans la main pour défendre Bruxelles, le libre marché.

Pourtant, lors de la préparation de la campagne présidentielle de 2017, le plan B a très vite été mis sous le boisseau. À partir du moment où Benoît Hamon gagne les primaires de la gauche, il est donné comme consigne de ne plus parler du plan B, afin de ne pas effrayer les bobos métropolitains qui ne jurent que par l’UE. L’ordre donné aux troupes consiste à insister sur la négociation des traités, dans le but de refonder l’UE de l’intérieur.

Hadrien Mathoux nous révèle aussi que, dans la quarantaine de livrets programmatiques détaillant le programme de LFI, seul celui qui détaillait le plan B (sortie de l’euro, sortie de l’UE) est « bloqué ». « À la fin de la présidentielle, écrit Mathoux, Mélenchon met ostensiblement la pédale douce sur le souverainisme, allant même jusqu’à railler ceux qui laisseraient croire qu’il veut quitter l’UE[246]. » Pour Mélenchon, le choix est donc fait. À cette époque un fait est à retenir : le départ d’Andréa Kotarac, alors conseiller régional rhônalpin, pour le Rassemblement national. Il s’en explique sur BFMTV : « Jean-Luc Mélenchon avait eu le génie en 2017 de réunir le peuple face à l’oligarchie au lieu de vouloir réunir la gauche sauce Terra Nova. […] Il ne souhaite plus défendre les intérêts du peuple mais ceux de la gauche. »

Rodolphe Cart est l'auteur de Mélenchon, le bruit et la fureur, paru aux Éditions La Nouvelle Librairie, dont sont issues ces bonnes feuilles.


[209] Mélenchon (J.-L.), Le Choix de l’insoumission, op. cit., p. 112

[210] « L’Europe et l’Amérique au miroir de Maastricht », entretien entre Jean-Luc Mélenchon et Gilbert Pérol, Krisis, Europe ?, n° 13-14, avril 1993, p. 76.

[211] Ibid., p. 84.

[212] « Les fédéralistes dont je suis, partisans d’une complète intégration politique européenne, n’ont pas eu le dernier mot et je le regrette », explique Mélenchon lors de l’entretien « L’Europe et l’Amérique au miroir de Maastricht » pour Krisis (cf. n. 201)

[213] Au sein de la Nouvelle École socialiste, les débats sont durs. Après des hésitations, Dray rejoint Mélenchon dans le camp du non. Ils sont peu, à l’exception des communistes et des souverainistes de droite, à refuser l’intervention de la France en Irak.

[214] Discours de Jean-Marie Le Pen à Paris le 1er mai 1992, paru dans le journal Présent du 7 mai 1992.

[215] Discours de Jean-Marie Le Pen à Paris le 1er mai 1995.

[216] Sur sa relation avec Mélenchon, se référer à l’article de Lilian Alemagna, « Lienemann-Mélenchon, quarante ans d’amitié très combative », Libération, 13 octobre 2018.

[217] Alemagna (L.) et Alliès (S.), Mélenchon - À la conquête du peuple, op. cit., p. 102.

[218] Mélenchon (J.-L.), Le Choix de l’insoumission, op. cit., p. 252.

[219] Ibid., p. 389.

[220] Interview de Jean-Luc Mélenchon par Pierre-Alain Furbury et Renaud Honoré, « Jean-Luc Mélenchon : “Je suis un indépendantiste français” », Les Échos, 12 décembre 2017.

[221] Mélenchon (J.-L.), Causes républicaines, op. cit., p. 171.

[222] Ibid., p. 172.

[223] Interview de Jean-Luc Mélenchon par Judith Perrignon, « Le sénateur Jean-Luc Mélenchon se prononce pour une révision de la vision européenne des socialistes », Libération, 16 février 1996.

[224] Ancien militant et dirigeant de l’Organisation communiste internationaliste (OCI) et ses diverses versions, il devient ensuite vice-président du mouvement politique Pour la République sociale, il participe à la création du Parti de gauche et devient membre du Bureau national. Le 23 septembre 2023, alors qu’il rentre de la manifestation contre les violences policières organisée à Montpellier, il est violemment pris à partie par un individu accompagné qui le plaque contre un mur en lui reprochant d’être l’« ami des Arabes ».

[225] Voir sur le site Ciné-Archives la vidéo intitulée « Meeting pour le non au référendum sur la constitution européenne au gymnase Japy - 17 mars 2005 ».

[226] Mélenchon (J.-L.), “Qu’ils s’en aillent tous !”, op. cit., p. 55.

[227] Ibid., p. 55-56.

[228] Ibid., p. 56.

[229] Ibid., p. 57.

[230] Ibid., p. 60.

[231] Cela fait plus de dix ans que la Commission européenne organise le démantèlement de la gestion publique de l’énergie hydro-électrique. Il faut dire que Bruxelles critique la position d’EDF qui, en sa qualité d’acteur public de l’énergie, détient et gère 85 % du parc hydraulique français, soit près de 2 300 barrages en France.

[232] Mélenchon (J.-L.), “Qu’ils s’en aillent tous !”, op. cit., p. 60.

[233] Mélenchon (J.-L.), L’Ère du peuple, op. cit., p. 55.

[234] Ibid., p. 56.

[235] Loc. cit.

[236] Mélenchon (J.-L.), “Qu’ils s’en aillent tous !”, op. cit., p. 62.

[237] Ibid., p. 94.

[238] Bernier (Aurélien), La Gauche radicale et ses tabous - Pourquoi le Front de gauche échoue face au Front national, Seuil, 2014, p. 114.

[239] Ibid., p. 117.

[240] Ibid., p. 77.

[241] Conférence « Bilan raisonné de 1981 et de la présidence de François Mitterrand », Assemblée nationale, 9 mai 2011.

[242] Gales (A.), Jean-Luc Mélenchon, de la gauche au peuple, op. cit., p. 124-125.

[243] Detombe (Baptiste), « Europe : la lubie française du saut fédéral », Le vent se lève, 30 juillet 2024.

[244] Gales (A.), Jean-Luc Mélenchon, de la gauche au peuple, op. cit., p. 127.

[245] Amable (Bruno), « Aux sources néolibérales de l’UE », Libération, 1er avril 2019.

[246] Mathoux (H.), Mélenchon : la chute, op. cit., p. 281.

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