Dominique de Villepin incarne jusqu’à la caricature cette figure française du verbe souverain vidé de toute puissance critique réelle, une parole qui se donne comme hauteur mais qui n’est en réalité qu’évitement systématique du conflit, une rhétorique de surplomb qui transforme la politique en exercice de style et la culture en naphtaline prestigieuse, car ce qu’il appelle profondeur n’est qu’une suspension permanente du jugement, une façon élégante de ne jamais nommer les rapports de force, de ne jamais désigner les responsables, de ne jamais se salir avec le social réel, le peuple réel, celui qui ne parle pas comme lui, ne pense pas comme lui, ne vit pas dans ses phrases longues et bien repassées ; son discours fonctionne comme un anesthésiant symbolique, il apaise, il enveloppe, il sacralise la complexité pour mieux neutraliser toute critique radicale, il fait de la nuance un alibi, de la gravité un rideau, de la culture un capital de distinction, et sous couvert de sagesse il reconduit exactement ce qu’il prétend surplomber, à savoir un ordre bourgeois qui préfère la beauté des mots à la vérité des structures, la morale générale à l’analyse matérialiste, l’universel abstrait aux corps concrets ; chez lui le peuple n’est jamais sujet mais décor, jamais force mais invocation, jamais contradiction mais mythe pacifié, et c’est précisément là que réside l’insupportable : cette parole parle de tout sauf de ce qui fait mal, de ce qui fracture, de ce qui humilie, de ce qui exploite, elle parle d’Histoire mais jamais de classes, de République mais jamais de domination, de culture mais jamais de violence symbolique, produisant ainsi une illusion de pensée critique qui n’est en réalité qu’une conservation raffinée de l’existant, une pensée qui se contemple elle-même au lieu d’attaquer le réel, une parole de bourgeois protégé qui transforme la politique en opéra sérieux pour publics cultivés pendant que le monde brûle en silence hors champ.

Laurent Bertin

Partager cet article
Le lien a été copié !