Benjamin Netanyahou, Premier Ministre d’Israël et porteur de sa parole officielle, a décidé, en attribuant la paternité du génocide contre les juifs au grand mufti de Jérusalem plutôt qu’à Adolf Hitler, de renverser le geste fondateur du discours antisémite. En attribuant à une figure originelle incarnant son peuple la source des maux de sa communauté, M. Netanyahou, loin du dérapage, a effectué un acte calculé dont l’intentionnalité et les conséquences dépassent de loin le temps médiatique dans lequel il a été traité.
En faisant d’un sombre personnage à l’importance historique extrêmement faible, le grand mufti de Jérusalem Haj Amin Al-Husseini, le véritable père de l’Holocauste à la fois que de la nation palestinienne – deux mensonges historiques éhontés* – , M. Netanyahou n’a pas commis une imprudence verbale venue de nulle part, ni fait preuve d’une quelconque ignorance. Par les mots de M. Netanyahou, M. Al-Hisseini rend responsables ses Fils, c’est-à-dire le peuple palestinien dans son ensemble, du mal absolu contre lequel s’est fondé la nation israélienne, l’Holocauste. Rendus à une incarnation irrémédiable – on ne renie pas son père, dont on porte le sang – du mal originel, les Palestiniens se trouvent par ce discours essentialisés, évidés de toute existence politique, et évidemment, de toute possibilité d’altérité.
Les corrections de M. Netanyahou, au lendemain de la polémique née de ses propos, sont à cet égard lumineuses : le Premier ministre rappelait ainsi qu’il n’avait pas tant voulu exculper Adolf Hitler, que de montrer comment le peuple palestinien était habité, depuis des temps ancestraux à la création de l’État juif, par une volonté d’exterminer la communauté juive.
L’attribution d’une la catastrophe fondatrice à une figure incarnant par assimilation tout un peuple, afin de justifier, au présent et à l’avenir, les persécutions contre ce dernier, a été le moteur du discours antisémite, et cela, M. Netanyahou ne l’ignore pas. Sur la même terre et avec deux mille ans de distance, Judas-le-Juif et sa trahison, ayant provoqué hier la mort du Christ et pouvant provoquer demain la fin de la chrétienté, trouvent leur digne successeur en une figure à la réalité historique tout aussi instrumentale, Al-Husseini-le-Palestinien, ayant provoqué l’Holocauste et pouvant provoquer demain la fin d’Israël.
Comme la communauté chrétienne primitive, la civilisation juive contemporaine s’est refondée à partir d’une catastrophe inaugurale, qui ne peut, avec le passage des générations et la disparition des témoins directs, que se transformer progressivement en mythe fondateur à l’instrumentalité variable. La construction de figures mythologiques négatives intervient dans ce processus comme une étape nécessaire pour déverser le refoulé et sa violence supplétive. Proche d’une extrême droite qui a fait de l’Holocauste et de la lutte biblique pour l’établissement de l’État juif le double fondement d’Israël, le Premier ministre ouvre inaugure par son discours le réinvestissement du champ mythologique, à un moment où l’occupation des territoires palestiniens et la gangrène de la violence font basculer la société israélienne dans la psychose et un isolement toujours croissant. La tentation de reproduire les mécanismes discursifs qui ont légitimé, deux mille ans durant, la persécution du peuple juif, à l’encontre de ce qui devient, dans les mots du Premier ministre, le « juif du juif », le Palestinien, s’est naturellement imposée afin de justifier une situation qui, moralement et politiquement, devenait insoutenable, et qui n’offre aucune perspective autre que celle d’une confrontation asymétrique toujours plus destructrice.
On devine sans avoir à les énoncer, par l’effet de ce simple parallélisme, les conséquences potentielles de ce glissement discursif calculé, qui a vocation, après la provocation initiale, à s’installer dans le temps. Et, sans aucun doute, son intentionnalité.
* Tous les courants historiographiques relatifs à cette période admettent sans guère de nuances que ce personnage, exilé de Jérusalem avant le début de la seconde guerre mondiale, était complètement décrédibilisé en Palestine, et qu’il n’a d’évidence eu aucun rôle dans la conception et la mise en œuvre du génocide.
Pensée