Un mètre. C’est ce qui sépare l’avocat des policiers de ceux des parties-civiles. Deux mètres : c’est cette fois la distance entre Muhittin Altun, 27 ans et Sébastien Gaillemin, 41 ans. Dans cette salle d’audience moderne, chaude, étouffante déjà, les regards ne se croisent pas encore. La tension est trop forte et la promiscuité, insupportable. Il est 14 heures, lundi 16 mars 2015, et nous sommes à Rennes, au sein du Tribunal Correctionnel, mais on pense être au Parlement de Bretagne qui, vingt ans après avoir brûlé, s’est reconstruit comme il pouvait. Aux côtés de M. Gaillemin, Stéphanie Klein, plus gauche et moins expérimentée que son collègue, comparaît elle aussi, comme lui, libre et en civil, assise sur des plaques de bois sans âme. Elle racontera au cours de l’audience avoir récemment accompli son rêve d’enfance, à savoir intégrer la brigade équestre de la Police Nationale. Pour l’instant, elle regarde ses souliers. Elle risque jusqu’à 5 ans de prison.

Ces deux petits mètres sont peuplés de robes – celles de Jean-Pierre Mignard, Emmanuel Tordjman et Pierre-Emmanuel Blard – mais surtout de trois regards qui, dix ans après s’être frôlés, n’osent pas encore se confronter. Deux mètres qui réunissent trois destins que rien n’aurait dû lier, mais qu’un arc électrique de 10 000 volts, le soir du 27 octobre 2005, au sein de la centrale EDF de Clichy-sous-Bois, a uni à jamais.

L’un est né dans la Meuse, vient d’y être promu Brigadier après avoir passé plusieurs années en Seine-Saint-Denis. Il a embrassé la carrière policière par « intérêt pour l’autre » et sens du devoir. Sa collègue, plus jeune, patrouille le « 93 » à cheval ; le dit comme si c’était banal, comme s’il n’y avait là rien à penser ; et se réfugie un peu trop auprès des animaux, selon sa hiérarchie. Tous deux sont parfaitement intégrés, reçoivent de flatteuses évaluations de leurs hiérarchies et connaissent une carrière linéaire, idéale. Le « tragique incident », comme le disent à peu près tous de façon erronée – comme s’il y avait eu dans la mort de ces deux enfants quelque chose d’inévitable, d’écrit d’avance – ne constitue qu’une petite tâche dans un parcours sans accrocs.

Muhittin Altun, lui, est né en Turquie, près de la frontière syrienne, est arrivé en France à l’âge de 14 ans, s’est installé avec sa famille à Clichy-sous-Bois, a fait ce qu’il a pu pour apprendre le français et découvrir son nouveau pays, sans ne jamais créer le moindre problème, avant de brutalement s’effondrer. Il s’est effondré ce jour de vacances de 2005, quelques jours après que Nicolas Sarkozy ait promis de nettoyer sa banlieue au Karcher. Soudainement poursuivi par onze policiers, cinq gyrophares et un nombre indéterminé de matraques et de flashball, il a pris la fuite avec deux amis, avant d’assister à leur mort quelques minutes plus tard. Cerné par les policiers, masqué par la nuit, incapable de distinguer les panneaux d’avertissement, il s’en est extrait comme il a pu, après avoir perdu connaissance, après avoir vu la mort. Lui-même a été très gravement brûlé. Témoignant, inquiet, mal à l’aise, il le dira sans fards : « Je porte toujours des manches longues, parce que j’ai peur d’effrayer les autres avec mes cicatrices. » Il est encore brûlé. Il rentrait du foot.

Muhitin, Zyed et Bouna sont restés jusqu’ici des abstractions pour M. Gaillemin – qui n’en a vu que les silhouettes – et Mme. Klein, qui, derrière son standard, n’a pu que les imaginer. Les regards se sont soigneusement évités pendant les reconstitutions.
A peine le procès commencé, l’émotion est telle qu’il faut rapidement ordonner une suspension d’audience. Aux côtés du survivant se tiennent, dans de magnifiques vêtements, les femmes de la famille de Bouna Traoré. Les parents de Zyed Benna. Les frères, les amis. Leurs regards. Sur scène, chacun joue son rôle – celui du théâtre judiciaire. Pourtant. Pourtant, le masque des prévenus s’effrite à mesure que les témoignages se succèdent, et que les suffocations s’entendent du côté des parties civiles. Tous jouent une partition, certes, mais une partition qui déterminera une partie de leur futur, et l’enjeu est physiquement palpable. Le moindre faux pas sera relayé par les quatre vingt journalistes présents, jusqu’au New York Times. La moindre révélation déterminera le destin non seulement des prévenus, mais potentiellement d’aspirants aux plus hautes marches de l’État. Le moindre regard pourra décider de ces conséquences.

Alors, au milieu de cette violence, de cette mort qui attend reconnaissance, qui occupe les esprits et l’espace entre les hommes, apparaît la principale du collège où étaient scolarisés les trois victimes. Apparaissent ses mots, simples, directs. Ce sont les mots d’une femme qui a dédié sa vie à ce « village » qu’est Clichy-sous-Bois, à ses enfances, qui composent le quart de sa population, et qui sait qu’il ne faut rien lui céder, mais ne rien oublier. Elle ne parle pas seulement de gamins normaux, qui ne posaient aucun problème. Elle en dessine les corps, les visages, les esprits. Dans cette salle sans âme, elle les incarne. « Bouna, c’était la joie de vivre. Un soleil, un sourire grand comme ça, une foulée d’athlète extraordinaire. » Silence. Les familles, qui se retenaient, fondent en larmes.

La physique quantique nous l’a appris. La distance et le temps sont deux représentations d’une même réalité. Dans ces deux mètres se sont concentrés, une après-midi durant, les dix ans qu’il a fallu attendre pour, qu’enfin, au détour d’une intervention, trois regards se croisent et se prennent. Sans détours. Dix ans, ou plutôt dix ans et de nombreuses minutes, ces minutes qui, si elles avaient été emplies d’altérité, auraient permis de sauver Zyed et Bouna et de ne pas damner Muhittin. Dix ans, et de nombreuses minutes qui, parce que des regards refusèrent de porter, provoquèrent la mort de deux enfants. Que craignaient les gouvernements, l’État, leurs forces de l’ordre, la justice, pour qu’un tel délai s’impose, pour qu’une telle attente allonge la peine des victimes ? Peut être, simplement, terriblement, que se révèle cette évidence : qu’en France, aujourd’hui, certains regards refusent de se voir. Et qu’il y a là, dans cette simple et physique réalité, tout le fossé qui nous sépare de l’humanité. Le Tribunal aura une semaine pour le déterminer.

Le procès de Sébastien Gaillemin et Stéphanie Klein pour non-assistance à personne en danger s’est déroulé entre le 16 et le 20 mars 2015 au Tribunal correctionnel de Rennes. Il a débouché sur un acquittement.

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