Day 0, Istanbul. Vol TK0686, destination Djibouti/Mogadiscio. Economy class.
Les visages sont assombris, et quelques mercenaires jonchent les sols de cette compagnie aérienne pensée pour devenir un outil d’influence, au moment où la privatisation d’Air France et sa donation au grand capital, par la nomination d’un patron canadien, s’achève. Ici, Recepp Erdogan a entièrement repensé, sur un modèle qui faisait dans un premier temps penser à son ancêtre Attaturk, les outils de la souveraineté turque. Son adhésion à l’OTAN et l’accueil de bases états-uniennes ne l’empêchent plus de se montrer disconforme et émancipé de son embarrassante tutelle : pivot délié des aspirations à la normalisation qu’incarnait l’Union européenne, il peut déployer une politique de puissance.
A Sanaa et à Houdeida, la capitale du Yemen Houthi et son principal port, cible d’un siège sanglant de la part des forces émiro-saoudiennes, la chose se complique. Des messages contradictoires me sont adressés. Beaucoup me préviennent de l’impossibilité ou de la difficulté de la venue. Certains, depuis Sanaa, me menacent d’arrestation si j’osais un mouvement sans leur autorisation. Quelques autres cependant, et je devine là qu’il s’agit d’interlocuteurs de lignes hiérarchiques secondaires, plus proches du terrain, m’assurent de leur protection.
La construction d’un reportage est un véritable dédale qui, pour être bien mené et permettre un quelconque résultat, s’empile sur plusieurs mois. Il faut cranter chaque étape, tant dans le rapport à l’extérieur, que plus important, en soi. En l’occurence, il s’agit de se rendre en l’un des cliquets les plus isolés du monde, Houdeida. La chute aux mains des puissances régionales ou son maintien entre les mains Houthis, rébellion du Nord, pourrait constituer un point de bascule important. En novembre 2017, un blocus intégral avait été décrété par l’Arabie Saoudite sur la ville, laissant deux millions de personnes et tout un pays aux prises avec la peur, le choléra, les bombes et la faim. Aujourd’hui, l’exode attendu n’est pas intervenu. Les houthis, en guerre contre les pouvoirs régionaux depuis deux décennies, avaient préparé le siège, solidarisé la population et miné les environs. L’offensive saoudienne, menée au sol par les mercenaires d’Abu Dabi, s’est enlisée. Des pourparlers de paix ont été organisés. Entre temps, le port où arrivent 90 % des importations du pays est resté enkysté, soumis à un féroce contrôle de ce que l’on appelle « la coalition », mais embranché à Sanaa, la capitale légendaire restée entre les mains des Houthis.
Je devais arriver fin août. Mais alors Martin Griffiths, l’envoyé spécial de l’ONU en charge des négociations de paix, a accepté une proposition de rencontre et de portrait à Genève. Cela faisait un mois que je préparais mon départ, avec un crochet par l’Iran. Des négociations de paix devaient intervenir le 6 septembre, et depuis juin, les hostilités s’étaient relativement calmées face à cette perspective. Des négociations avec des ONG locales, le World Food Program, des pigistes yéménites étaient en cours.
Mais l’entretien avec Griffiths a pris du plomb dans l’aile à mesure que la perspective des négociations s’écartaient. Les houthis réclamaient des garanties de bon retour – il avait fallu deux mois à leur délégation pour être autorisés à rentrer à Sanaa lors du dernier round, en 2016 au Koweit, et les Saoudiens étaient trop heureux de faire capoter la chose. Alors Griffiths, craintif de se voir portraité en plein échec, a évidemment temporisé.
Le mercredi 12 septembre, comprenant qu’il ne se passera plus rien à Genève je décide de prendre mes billets. J’hésite sur la date. Je veux être sur place dès le lendemain, vendredi au plus tard. Mais le weekend, les hôtels de Djibouti coûtent une fortune, et mon contact, qui connaît un passeur, a disparu. Il faut savoir que toutes les entrées maritimes à Houdeida sont contrôlées en amont par la coalition, qui interdit toute couverture médiatique du conflit. Aucun bateau de commerce n’est autorisé à partir, l’aéroport est évidement fermé sauf pour les vols de l’ONU, dont la liste de passagers est soumis à un vetting saoudien. J’ai failli convaincre le World Food Program d’une combine dont ils se sont défaits. Ne restent que quelques jonques qui traversent illégalement la mer rouge, dont les prix faramineux ne permettent plus qu’aléatoirement d’arriver côté yéménite. Les frégates saoudiennes, françaises, états-uniennes contrôlant la zone ont la gâchette facile et interdisent toute improvisation.
La paranoïa de mes interlocuteurs est faramineuse. Le pays a vécu depuis le 11 septembre au rythme de la guerre « propre » menée depuis les déserts états-uniens par des opérateurs de drone shootés à l’adrénaline du virtuel. Fief d’Al Qaeda et de certains de ses plus influents prêcheurs, notamment l’états-unien Al Awlaki, le Yémen compte encore aujourd’hui, selon Associated Press, plus de 8000 soldats au service l’organisation, qui occupent des régions entières en coopération avec les forces armées émiriennes. Les fonctionnaires du World Food Program se montrent eu-mêmes suspicieux, et l’arrivée d’un journaliste international est traitée avec la plus grande attention par les autorités houthis. Le seul, il faut dire et répéter cette étrangeté. Dans une guerre régionale qui pourrait bien devenir mondiale, pas une rédaction du monde n’a dépêché l’un des siens.
Je prends donc mes billets pour le dimanche, afin de m’éviter dès le départ des dépassements de frais faramineux. Too bad. Quelques minutes plus tard, mon contact djiboutien revient à la vie. C’est un miracle quelque part : il a trouvé un passeur qui est prêt à aller jusqu’à Mocha ou Aden, qui sont sous contrôle émirien. Cela coutera cher, et il faudra négocier pour pousser plus loin. Mais une première ouverture se dessine déjà, et mon alternative, payer une nuit au Kempinski facturée 300 euros pour pouvoir soudoyer le concierge et lui demander un passage, est temporairement écartée. Je le découvrirais plus tard, mais son bureau est surplombé par le regard du Cheikh Al Maktoum, propriétaire du lieu avec qui je me suis un jour pris en photo. Ca ne va pas le faire, dira-t-on.
Jeudi, mes contacts soigneusement agglomérés cessent de répondre l’un après l’autre. L’offensive émirienne a repris, et a atteint l’université d’Houdeida. S’il est difficile d’accéder à une ville assiégée, le faire alors qu’elle est entrain d’être conquise n’apparaît plus que comme un vain mirage. C’est l’ensemble du reportage qui est remis en question. J’ai trois mille euros de frais et compte rester au moins un mois sur place : j’ai trop honni et critiqué ces « reporters stars », passants éclairs de guerres où leur nom et signature prennent plus de place que leur reportage, aveugles à une situation qu’ils traversent pour mieux l’aspirer, pour maintenant les imiter. De plus, pour la première fois de ma vie, je vais devoir exercer dans un pays dont je ne connais pas la langue. Ce n’est pas un mince enjeu, celle de l’accès direct aux populations, et je me suis longtemps interrogé sur la faisabilité et l’intérêt de m’y projeter. Cette barrière réduit l’autonomie du reporter, exige la présence d’un intermédiaire, que l’on appelle fixeur ou autre, écarte du territoire et de la culture, rend parasitaire. C’est cependant le conflit le plus sanglant et important des temps, et personne ne le couvre. Surtout : il s’agit d’un événement. La garantie qu’y compris un travail plus superficiel qu’espéré aura une valeur. Le récit du mouvement en lui-même mérite d’être recherché et proposé.
Je décide cependant d’y adjoindre la photo, vieille réminiscence de mois passés en paparazzades à Delhi et ailleurs sur d’autres conflits. A défaut de langage partagé, le rétablissement d’un horizon commun. Le Monde diplomatique m’a ouvert ses portes en juin, et immédiatement l’évidence s’est imposée. Il a fallu convaincre, mais quelques reportages précédents ont permis d’établir une certaine confiance. Un travail ardu, huit heures par jour, de documentation, préparation, a suivi. L’établissement des contacts avec les etats-majors, les chancelleries, a pris un peu de temps, d’autant plus que je venais de provoquer un scandale en dénonçant un massacre commis par les Nations Unies au Centrafrique, enquête publiée dans le Diplo de septembre. J’ai surtout, ou aussi, été l’avocat de Wikileaks, de Mélenchon, travaillé au quai d’Orsay... Tout cela commence, même à 29 ans, à peser. A donner une impression de sens qui écarte du journalisme et rapproche des pouvoirs. J’ai une image publique qui peut nourrir de justifiables suspicions, et mon intégrité, mon accroche à l’intégrité n’est connue que de moi. Autour, la DRM et la DGSE, qui dispose de relais dans les rédactions, maraudent et agissent clandestinement. Une note de 2015 indique qu’elles ont reçu une demande express de l’Elysée d’ouvrir les vannes au profit des saoudiens, ceux-là même qui sur le terrain sont alliés aux commanditaires de l’attentat de Charlie Hebdo. Mais cela, cela échappe parfois à un politique hystérisé.
La fierté de cette « commande » que j’ai quelques peu arraché m’a parfois empli pendant cette période. Je me sens l’obligé d’une grande maison, courageuse et ambitieuse, exigeante intellectuellement, l’un des seuls appareils critiques encore respectables et grand public en France. Lorsque mon enquête sur le Centrafrique est parue fin août, j’ai ressenti une grande inquiétude. Jusqu’au bout, les éditions et rééditions de mon article afin de vérifier les sources, s’assurer qu’aucune erreur ne s’était glissée – et combien d’erreurs se glissent dans ce genre de sujets – m’avaient rassuré par leur rigueur. Cependant, au moment de la parution, quelque chose demeurait. Malgré l’accès à des dizaines de documents confidentiels, des sources cohérentes, un important travail sur le terrain, ma connaissance du pays, l’incertitude demeurait. Avais-je été à la hauteur ? A travers mes erreurs serait engagée une rédaction qui depuis des décennies s’est illustrée par sa rigueur. En mémoire encore, deux droits de réponse lors de mon enquête précédente, sur AREVA, qui avaient dû être publiés par le journal par crainte d’une procédure en diffamation. Sans importance sur le fond, répétant des contrevérités que les documents que nous avions révélés contredisaient, ils avaient cependant révélé deux erreurs mineures qui m’avaient profondément heurté: j’avais confondu dans mes notes la nationalité et le grade militaire de l’un de mes interlocuteurs. En ces affaires, la moindre faille peut devenir gouffre, et je m’en avais beaucoup voulu. Tout le reste avait beau être confirmé, il y avait là pour moi qui avait tardé plus d’un an à faire publier cette enquête, commandée par Society puis basculée sur Le Monde, qui avait à deux reprises annulé la publication sur demande de la direction de la rédaction, une frustration véritable. Je m’en voulais d’avoir erré.
Alors contre cela, l’habitus du chercheur, les réflexes du doctorat : à chaque situation nouvelle, la volonté de la maîtriser comme si l’on avait passé des années dessus. L’exigence attentive du rédacteur en chef, venant s’ajouter à la bienveillance du directeur de la rédaction, les précieux conseils du référent régional et l’implicable dureté de la chefferie d’édition. Croisement des sources, recherche documentaire, confrontation au terrain… les réflexes en ces maisons sont les mêmes qu’en tout bon institut de recherche, mais avec une temporalité, une pression et un accompagnement radicalement différents. Il s’agit en toutes circonstances de se montrer à la hauteur de ses pairs, mais aussi des spécialistes qui, dans les mêmes colonnes, publient régulièrement. Le rattrapage avec des individus ayant passé des années à travailler le même sujet est quasi-impossible. Par contre, s’imposer leur rigueur et l’enrichir d’une confrontation à des terrains qu’ils ont dû quitter apparaît comme un défi à relever.
L’avion décolle.
16 septembre 2018, 23H59, Turkish time.
Day 1
Jour vide. Les galères propres à ce genre d’aventures qui en ralentissent l’exécution. Un bateau de l’ONU va s’approcher d’Hodeida le 20. Trois jours à tenir dans une ville aux prix faramineux et à la chaleur humide. La mer rouge, je la découvre pour la première fois, et plate et transparente. Les bateaux de guerre, leur carcasse lisse propre au défit de tous les radars, glissent auprès des tankers. Au Kempinski, des soldats espagnols et allemands de la NAVFOR gisent indifférent, sous le regard de trois prostituées. La NAVFOR, c’est cette opération d’accompagnement et de protection du trafic commercial qui nourrit à travers le détroit de Bab el Mandeb notre continent. Au loin le port de Djeddah, par lequel sont déroutés pour inspection toutes les cargaisons de MSC, et plus encore, le canal de Suez, d’où partirent dans les années soixante les troupes nasseriennes pour faire du Yemen une porte d’entrée du nationalisme arabe. Elles seraient cruellement défaites par les saoudiens. Mon contact me fait lambiner. On peine à croire que sur cette mer, de puissants courants interdisent toute improvisation. Le concierge a été univoque, et je n’ai pas osé sortir la photographie qui m’unissait à son grand chef. Je la garde dans le cas où l’on me déposerait par erreur à Mocha ou Aden, côté émirien. Il faudra autrement rapidement la dévaster. Demain, le port, en espérant que les différentes combines tentées pour se faire embarquer par l’ONU fonctionnent et ne nous laissent pas entre les mains de passeurs mafieux. Les houthis se font menaçants, mais certains autres me garantissent leur appui. Je connais au moins trois personnes à Houteida, c’est évidement la clef, et me retrouve à négocier avec des ONG comme ACTED les conditions d’un passage qui, contre couverture de leurs activités, me donneraient accès à cette zone de guerre trois fois bouclée. Ici, en ces espaces, le bluff est omniprésent – l’on hésite avec bulshitage, après tout un anglicisme en vaut un autre – il faut jouer des concurrences qui se font omniprésentes en temps de guerre au sein des pouvoirs, et existent toujours au sein des organisations humanitaires et bureaucratiques, pour tenter de les convaincre de se rendre disponible et ouvrir la voie qui a tous les autres a été fermée. L’affaire va être serrée : nous n’avons, budgétairement parlant, que quelques jours de marge. Dans ma valise s’endort paisible le gilet pare-balles que RSF m’a prêté il y a maintenant un mois exactement, et que j’aurais dû rendre ce matin. Il va me falloir leur expliquer, et je préférerais le faire de là où ils ne pourront pas me le reprocher.
Je pense que j’aime beaucoup ces jeux de pouvoir, où il faut subtilement faire s’entrelacer différentes hiérarchies et influences jusqu’à ce que la digue cède et qu’enfin soit accordé ce qui jusqu’alors, de l’extérieur, paraissait inenvisageable. Ces entrelacs sont souvent beaucoup plus intéressants que les reportages eux-mêmes. Ils impliquent un immense investissement de la matière elle-même, afin d’apparaître crédible, mais aussi des superstructures qui la peuplent, afin d’en comprendre les sous-jacences et les amener là où elles ne le souhaitaient pas. Cela fait un mois que l’ONU me répète qu’il leur sera impossible de me transborder à Houdeida, et pourtant à chaque échange multiplié à tous les échelons, apparaissent des informations supplémentaires qui rendent plus probable encore . Comme un serpent, il s’agit de les enserrer jusqu’à ce que naturellement la chose intervienne. Chaque indice laissé permet d’élaborer de nouvelles possibilités, approfondissant le rapport à l’autre, cet Autre qu’est toute bureaucratie et dont les différentes sphères fonctionnent avec plus ou moins d’autonomie. J’ai découvert enfin aujourd’hui par exemple, dans cette longue attente emplie d’ennui, la façon de récupérer les formulaires de demande de transbordement. Je suis en retard déjà sur les créneaux, mais c’est en soi une avancée: j’ai enfin accès aux différents créneaux, et comprends que si je ne suis pas sur celui du 20, mon reportage tombera à l’eau. Surtout, j’ai accès aux fonctionnaires en charge de délivré les autorisations, et ceux-ci, en parfaits soldats, pourraient se montrer sensible à une demande respectant chacun de leurs critères, malgré la censure qui d’en haut, pour des raisons politiques et de convenance, tente d’interdire notre arrivée.
Ainsi de la chargée en communication du World Food Program à son coordinateur national en passant par les logisticiens et leurs secrétaires, les organisations non-gouvernementales qui, rattachées aux premiers, fonctionnent comme leur extension, l’organe de coordination des affaires humanitaires de l’ONU et ses différentes strates juridiques en passant par le représentant spécial du secrétaire général et le groupe d’experts du haut commissariat, chacun dispose d’une marge de manœuvre qui, bien manœuvrée et fusionnée, permettra peut-être d’opérer le miracle et de dépasser l’ensemble des résistances d’apparence indomptables qui, de très loin, semblaient s’imposer. Il ne reste plus qu’à espérer que l’harcèlement en règle, soigneusement mis en œuvre, leurs débordements et les indits qui en permanence habitent leurs rapports – toutes ces sources insupportables d’inefficience et d’affaissement des organes humanitaires – nous feront embarquer. Et qu’entre temps, côté houthi, le même phénomène me permette de débarquer sans me faire arrêter.
Sinon, au Kempiski, la boutique de l’hôtel « qui ne se mêle pas du conflit » est yéménite, emplie de babioles plus ou moins élaborées qui rappellent la place prééminente qu’occupent ce pays, sa mythologie et ses cultures mêlées en Afrique et en Arabie. Le petit hôtel chinois qui va m’accueillir, à quelques mètres de là, me fait apercevoir la base navale française, jusqu’il y a quelques temps encore hégémonique en un pays à l’indépendance tardive, 1977, où le français comme ailleurs s’effondre et où notre emprise s’est défaite au profit d’américains, chinois et émiriens. Ces derniers, après quelques menu conflits, ambitionnent de construire un port en Eyrthrée qui, accompagné de leur prise des ports d’Houdeidah et du Yemen, leurs rendraient cette stature régionale longtemps niée par les saoudiens. Alors même que le prince héritier d’Abou Dabi, MBZ a joué un rôle clef dans l’accession au pouvoir effectif de son équivalent saoudien, MBS, les rapports de force autrefois évidents entre voisins asymétriques commencent à se brouiller. L’opposition frontale au Qatar a laissé des traces, et les Emirats peuvent s’appuyer sur la riche diversité de leurs politiques étrangères, le cheikh de Dubaï Al Maktoum s’assurant de la permanence des liens avec l’Iran qui a fait naître la prospérité de sa cité portuaire, tandis que MBZ s’amuse à convaincre son protégé saoudien de l’importance d’une guerre qui ne fait que l’épuiser, pour construire une hégémonie portuaire et commerciale sans commune mesure avec sa puissance initiale. Cela bénéficie à tous les émirats, y compris celui de Sharjah, qui, se voulant temple du raffinement culturel du pays, n’en a pas moins protesté face aux pertes qui soudain s’imposaient aux siens, considérant que les émirats d’Abu Dabi et de Dubaï rechignaient à envoyer les leurs en première ligne, et exigeant la même protection pour les siens. En ces espaces complexes et malléables, saisis par tous les acteurs régionaux, les alliances se font et se défont, les mercenaires soudanais et colombiens se substituant allègrement aux infanteries locales et aux combattants d’Al Qaeda, tandis que les Houthis se rallient aux troupes d’un ancien chef d’État, Saleh, qui entre 2004 et 2010 leur avait mené six guerres aux côtés des Saoudiens, avant de le faire assassiner. Lorsque les émirs, lassés des éviscèrements récurrents qu’un commandement sans pensée fait naître en leurs enfants, intègrent à leurs troupes la branche armée d’Al-Islah, les saoudiens qui ont pourtant tenté d’écraser le Qatar sous prétexte de leur appui aux frères musulmans, ne mouftent pas : il faut dire que la branche yéménite de l’organisation a été créée et financée par ces derniers dans les années quatre-vingt. Et lorsque les troupes d’Al Qaeda deviennent les supplétifs officiels de la coallition, les Etats-Unis, qui ont dépensé des milliards et tué des milliers en une guerre anti-terroriste dont le seul but affiché était l’éradication d’AQPA, ne semblent guère perturbés de retrouver en alliés ceux-là même qui tuèrent trois mille des leurs un certain 11 septembre, après avoir été financés et appuyés par la CIA dans les années 80. Qu’importe en ces circonstances que l’axe du mal chiite maintenant inventé pour justifier l’intervention armée ne soit qu’un bric-à-broc où les engagements réels du pouvoir iranien apparaissent insignifiants, malgré les appuis symboliques que le Hezbollah et le pouvoir de Bashar el Assad ne cessent de transmettre à un régime houthi qui a fait de la haine des juifs et des états-uniens un principe fondateur tagué sur toutes les rues de Sanaa. Qu’importe que cette force politique soit la seule à tenir les territoires qu’elle a sous gestion, dont la capitale du pays, là où le régime soutenu par les Saoud et officiellement dirigé par l’ancien vice-président de Saleh Abdrabbo Mansour Hadi, a dû fuir Aden tant son emprise était nulle sur les siens, laissant les « espaces libérés » à une anarchie que tous acceptent pour peu qu’elle ne déborde pas du pays. Qu’importe après tout que, piteusement alignés sur leur allié wahhabite, la France et le Royaume-Uni, tous-puissants membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU, aient basculé sur demande saoudienne leurs ambassades yéménites à Riyad, là où même l’Allemagne privilégiait Amman, lorsque les houthis ont récupéré la capitale, et continuent cependant à protester d’une neutralité qui leur fait aligner les résolutions pro-saoudiennes et vendre par centaines de millions des missiles à la coalition en organisant de fantomatiques conférences humanitaires. Qu’importe tout cela, puisqu’après tout, seules 18 millions de personnes meurent aujourd’hui de faim du fait d’une guerre octroyée par Barack Obama aux Saoudiens en compensation de l’accord sur le nucléaire iranien, et que tous se nourrissent de la chair à canons qu’est devenu ce peuple, bombardé par des armes fabriquées en occident et jetées hasardeuses par des pilotes émiriens et saoudiens dépassant deux, trois voir quatre fois les plafonds d’altitude usuels pour ne pas s’exposer à la moindre perte. Ici, en des terres tribales où l’état-nation reste une faction, la cohérence est un luxe que personne ne cherche à adopter. La lutte pour la survie, féroce et sanglante, seule a fini par s’imposer face à la lâcheté de puissances ne guerroyant que par proxis et drones interposés. Nourrie par des réseaux d’allégeance en permanence réactualisés où, et cela est peut-être bien heureux, les réifications ne sont qu’instrumentales, et ne résistent jamais longtemps aux renversements d’alliance que les intérêts divers ne cessent d’infliger, la population yéménite, au prestige rayonnant sur une civilisation arabe dont elle est considérée comme l’une des sources, n’est plus qu’un pion parmi les pions de stratégies régionales qui n’obéissent plus qu’aux logiques du pouvoir et de l’argent.
Voilà qui permet d’ailleurs de comprendre pourquoi la figure du juif et d’Israël sont demeurées centrales, en un espace qui s’est peu à peu vidé d’une communauté autrefois vibrionnante et qui n’a jamais eu prise sur les batailles pour Jérusalem : fantasmatique et projective, éloignée et désincarnée, elle sert d’autant mieux de prétexte à l’action et à la mobilisation qu’elle est distante et insaisissable, parfait relais à d’autres outils discursifs, comme peuvent l’être les identifications factieuses entre sunnites et chiites. Jusqu’il y a peu restées insignifiantes – au point où le chiisme zaïdite que pratiquent la plupart des houthis était considéré sans difficultés par certains comme une branche du sunnisme – celles-ci ont, comme l’antisémitisme, été réactivées pour devenir de puissants outils de mobilisation pour ces soldats analphabètes et en guenille qui, combattant les obus kalachnikov à la main, jupes au corps et sandales portées au pied, se montreraient autrement incapables de comprendre autrement pourquoi ils auraient à exposer leurs corps, après avoir déjà été ravagés par la misère et le khat, l’indifférence et les asservissements.
Il y a cinquante ans, Pasolini filmait les murs de Sanaa, dans un court-métrage devenu légendaire, qui annonçait les milles et une nuit et s’inscrivait dans cette tradition mythologique qui fit du Yémen, de la Reine de Sabaa aux errances de Rimbaud, le lieu de tous les fantasmes de la Felix Arabia. Aujourd’hui, les projections cumulatives qu’à reçu ce territoire de légendes, ajoutées à une population nombreuses et déliée de ressources, prise dans les mouvements épuisants de la mondialisation, jusqu’à se voir entièrement désouverainisée et dès lors sujette à toute les emprises, ont fini par former un cocktail explosif où se sont précipités tous les empires du monde pour, en une absence complète de principes ou même d’idées véritables, immoler tout un peuple au nom de leurs intérêts.
Et c’est pour cela et probablement seulement pour cela qu’en France et ailleurs, personne ne s’y intéresse. Car au Yémen et en ce conflit s’épuisent tous les récits qui, pour nous endormir ou nous exciter, nous mobiliser et nous instrumentaliser, nous sont, depuis les mille et une nuits, par les différents pouvoirs racontés.
Djibouti, 18 septembre 2018, 03h50
Pensée