C’est l’histoire d’une pénétration qui a tous les atours du viol. Celle, tant désirée et enfin obtenue, d’une industrie de masse – Hollywood – au sein du dernier espace qui lui résistait – la violence de masse.
C’est l’histoire d’un film qui, profitant du désert critique de notre société, s’est auréolé de la protection christique de Claude Lanzmann pour effectuer le dernier pas qu’il était demandé de ne pas effectuer : celui de l’individualisation de la masse, de l’héroïsation dans l’impossible, de la dignification dans le déchet.
Un homme, seul, s’accroche à l’irrépressible besoin d’insensé pour survivre dans les abattoirs de la modernité que furent les camps de concentration nazi. L’intrigue se déroule à Auschwitz, et non à Treblinka où, on le sait, 800 000 personnes furent exterminées en quelques mois, sans la moindre possibilité d’intrigue de leur côté. À Auschwitz, où les camps ne furent pas effacés, où des survivants survécurent, où des écrivains écrivirent, où l’extermination côtoya la concentration et où finalement la libération – celle qui produirait d’autres formes de cadavres de masse – intervint tardivement, quelqu’un, quelque part, et ce quelqu’un, quelque part, s’appelle Laslo X, a pensé que l’on pouvait encore s’y accrocher. À l’intrigue, ou du moins au semblant d’intrigue.
Laslo X sait trop bien à quel point il serait grossier d’en proposer une pleine, entière. A quel point ces espaces furent, au mieux, ceux des fragments. Il sait aussi parfaitement l’interdit qu’a représenté l’adoption du point de vue de la victime dans la cinéphilie occidentale. Il sait finalement qu’il y a une place à prendre. Alors il filme en défragmenteur éhonté, respectant ses aînés, plaçant hors-champ ce qui devrait l’être, embuant le reste pour que l’on devine sans avoir à voir. Pourquoi nous l’épargner, alors que la fidélité historique, l’objectivité et que sait-on encore figuraient comme crédo dominants de la promotion massive du film ? Peut-être parce qu’il y avait une place à prendre, et que ce film n’a de sens que celui-là.
Laslo X sait trop bien à quel point il faudra lutter contre l’indécence pour se prendre cette place – faute de quoi la démarche sera justement condamnée à cette aune, et de place, il n’y en aura point. Il sait qu’on ne gagne droit à aucune place en montrant l’indignité, le cadavre, le déchet. Que l’image est trop contaminante, trop proche de la vérité. Alors il joue des coudes et des codes, et, après avoir construit la première partie de son film comme une mise en abyme de notre condition – de spectateurs – à travers son héros – spectateur comme nous toujours préservé, à l’exception d’un ou deux coups ici et là donnés, du sort systématiquement réservé « dans la réalité », dans les camps aux voyeurs de son espèce – ceux que l’on appelait musulmans. Il le fait pour nous montrer sans que l’on ait à voir, pour nous donner tous les gages de respectabilité et de véridicité, sachant parfaitement que de reconstitution à la quelle il prétends il n’y eut et il n’y aura jamais, car de camps d’extermination nous n’en trouvâmes jamais – soigneusement détruits et cachés qu’ils furent dans le repli nazi. Alors il le fait, dans un souci d’effet de réel particulièrement soigné, nous faisant traverser par une série de tricks scénaristiques et visuels l’ensemble de la machine de mort nazie sans coup férir. Il le fait, en se nourrissant baveusement de toutes les sources, de tous ces fragments que l’on retrouva au sein des camps de concentration, pour les condenser impitoyablement, leur donner une illusion d’unicité, nous écraser par leur soudaine condensation qui pourtant tue l’idée même qu’il voudrait véhiculer, celle d’une subjectivité radicale, nouvelle car issue de l’individualité. À l’image de l’un de ces jeux vidéo contemporains aux univers ouverts, où l’on peut se balader sans coup férir ni craindre de perdre vie ou même partie de celle-ci, qui utilisent la caméra subjective pour nous permettre l’immersion la plus parfaite, l’identification absolue au héros choisi, il nous rend admirateurs privilégiés d’une muséification artificielle, dont il nous a par ailleurs été rabattu des mois durant l’unicité parfaitement nouvelle, et donc sa valeur, et donc notre condition de privilégiés à l’heure d’y assister.
Mais ce n’est pas tout. Il faut bien entendu, à cette balade, donner une explication. Un propos qui rendrait le film digestible, primable. Qui permettra de prendre place. Laslo X sait trop bien à quel point une héroïsation trop grossière lui aurait valu l’hallali des pontes – de ces pontes qu’il a si sciemment, si douceureusement recherchés, Libération ayant parfaitement montré à quel point ceux-là tinrent une place à part dans les dossiers de presse et la campagne promotionnelle qui a entouré ce film, censé faire « événement dans l’histoire de la représentation » – et l’aurait condamné qu’à être un agent du spectaculaire, d’un Hollywood dévorant et dénué de la moindre éthique, de la moindre idée esthétique, à l’image de la liste de Schindler et d’autres échecs – historiquement parlant – programmés.
Alors Laslo X, qui sait ce qu’il fait, brode une narration autour d’une quête de l’insensé, présentée comme seule issue possible pour survivre à cette folie collective partagée – tant par les Nazis, pour les raisons que l’on sait, que par les sonderkommandos occupés à résister, « alors qu’ils sont déjà morts », comme cela est rappelé dans le film. Face à la rationalité de l’absurde, celle des camps, Laslo X invoque la poétique de l’insensé, et s’emploie à démontrer la rationalité de l’irrationalité, celle qui vise à redonner une sacralité à la mort dans un contexte où tout n’est plus que déchet. Face aux tentatives de reconstitution et de résistance à la perte de sens, l’auteur du film – ou plutôt dirions-nous, de ce monument d’arrivisme – prend le parti de cet homme désabusé – cet homme qui, rappelons-le, aurait été en réalité historique un simple musulman, achevé aussitôt son délire commencé, par ses camarades, ses kapos ou ses allemands – homme désabusé qui va survivre de façon parfaitement hollywoodienne au nom de l’absurde, de l’absurde réalité, celle à laquelle tout devrait se résumer, celle de la sacralité.
Cet anti-héroïsme, qui s’inverse naturellement sous la caméra de Laslo X, vise à recréer de l’individualité là où elle n’a jamais existé. Et c’est là, en cela, qu’il n’est que viol, et, en l’occurrence, viol du sacré, de ce sacré partagé par tous, survivants et assassinés, qui d’impuissance cédèrent leur vie sans ne jamais avoir l’opportunité de se livrer à ces sortes de simagrées.
Il n’existe aucun droit à recréer de l’individualité là où elle n’a jamais existé, là où elle n’a pas pu exister. Nous n'avons pas le droit d’inviter l’individu là où il a été exterminé, comme concept autant que comme réalité. Nous n’avons pas le droit de faire sourire l’enfer face à un enfant confronté. De lui faire accepter un destin, soulagé, qu’il n’aurait jamais dû épouser. Nous n’avons pas le droit au lyrisme, à l’esthétisation et à la fictionnalisation de ce qui a représenté l’effondrement et l’achèvement de chacune de ces trois possibilités. Nous n’avons pas le droit de le filmer, et nous ne nous sommes interdit, tout ce temps, de le récompenser. Nous n’en avons pas le droit, à moins de céder sur ce qui leur permettait à eux – victimes que nous ne seront jamais, à la hauteur desquelles nous ne nous hisserons jamais – de garder une once d’humanité.
Ces onces d’humanité que ce même Hollywood, qui a recompensé par un oscar cette pénétration enfin heureuse, enfin unanime, c’est-à-dire universelle, du dernier espace qui lui résistait, commençait à retirer il y a soixante ans, sous la férule d’un John Ford alors aux ordres du pouvoir états-unien, , en les laissant s’exposer, dans leur chair et cachottés, traînés par un bulldozer vers l’inhumation à laquelle ils n’eurent jamais droit, ces fosses communes à la toute hâte tracée, sur des films bientôt montré au monde entier – mais qui là encore, y compris dans cette violence abjecte, s’en tinrent à la dignité minimale du neutre, à celle du désengagement. L’appropriation d’une vie qui n’est pas sienne, son héroïsation – même absurde, même improductive, même mortifère – par le biais d’une caméra subjective portant sur un destin qui n’a pas existé, qui n’aurait jamais pu exister, au titre d’une soi-disant reconstitution historique « apte à tous les publics » et digne de Disneyland, est une dernière, une énième, une brûlure de trop pour des victimes qui ont déjà tout traversé.
Non il n’y eut pas de corps inhumé, sacralisé à Auschwitz. Non, nous n’en fûmes ni il n’y eut de « héros » à Auschwitz. Non, personne ne put voir ce qu’était Auschwitz, dans son intégralité, et en rescaper dans le soulagement et la dignité. Et oui, il est temps, soixante dix ans après, de l’accepter. D’accepter qu’il n’y aura pas de rattrapage, pas de deuxième session, pas de récupération possible sans indignité. Pas de recréation de l’individualité dans l’invention de la masse. Et qu’il y eut, dans cet espace, un effondrement que nous ne pourrons jamais visualiser, car ce fut un effondrement dénué de regards et de visages. Cet homme, ce spectateur n’ont jamais existé. Car nous ne voulûmes pas regarder. Soixante ans après, nous n’avons pas le droit de réinventer une narration et un sens au sein de la Shoah. Car d’histoires et de sens, nous n’en voulûmes pas.
Que ce film ait eu un Oscar, rien de plus attendu. Voilà l’esthétique et la narration hollywoodiennes repues dans leur plus parfaite universalité. Voilà ce film de niche récompensé pour son entaille définitive, permettant de rendre parfaitement circulaire la domination d’un système sur les autres. Que Laslo X jouisse de sa fortune et de sa position ainsi acquise, rien de plus naturel : la traîtrise paye longtemps, comme elle le fit il y a soixante ans. Que nous ne nous soyons pas insurgés, que nous l’ayons accepté, que nous l’ayons ingurgité, cela signifie cependant de nous, en tant que société, en tant qu’appareil critique, une chose, certes percevable depuis un temps, mais jamais acquise en tant qu’évidence définitive : notre vassalisation acculturée, la dissolution définitive d’un socle d’un regard nés de l’après-guerre et qu’il fallut beaucoup de courage pour créer et pour tenir, afin d’effacer notre propre indignité, regard que tous les Kapo du monde n’avaient pas réussi à exterminer. Nous voilà prêts à tout recommencer.