Le film Police, de Maurice Pialat, est un film qui suscitera, pour tous ceux qui le regarderont, un sentiment de mise en abîme troublant au regard des débats qui ont touché ces derniers jours le comportement de Gérard Depardieu.

Il se déroule en une société patriarcale structurée et s'équilibrant autour du crime, du trafic, de la violence, et du mensonge, du conflit d'intérêt, rejetant l'obsession du trauma, à l'envers de l'obsession puritaine et victimaire qui touche notre société.

Une société de résistances où la vulgarité protège la sensibilité, où une codification des rapports permet de se protéger en jouant avec l'autre, plutôt qu'en le rejetant ou l'éliminant.

Depardieu y joue, c'est le cas de le dire, avec un naturel troublant, le rôle d'un policier débordant, machiste, débridé, en un système patriarcal où la résistance féminine passe, comme cela fut le cas de nombreux siècles durant, par l'accueil, le contournement, l'appropriation, le mensonge, et, parfois encore, l'accouplement.

Les années soixante et soixante dix sont passées par là. Nous sommes en 85 et ce que l'on voit est ce moment où la Femme, par la contraception, la libéralisation des moeurs, la possibilité du divorce, semble atteindre une forme d'apex de la première phase de sa souveraineté: celui qui lui permet, de soumettre la violence sombrer en une paradoxale liberté.

Car la dépendance reste encore majeure à l'égard d'un ordre construit par le masculin, où l'économie est encore entre ses mains, où la violence est encore utilisée et ne saurait être sanctionnée, où sa prééminence, en somme, n'est pas encore contestée, mais où le défi est devenu possible, le tenir droit, et où l'homme se trouve sans armes lorsqu'il se voit quitté. Marceau peut quitter, mais doit voler pour s'échapper à la prise masculine. Mais voler, c'est l'exposer à se voir repêcher par une autre instance masculine, la police, en un cercle interminable dont elle ne réussira à s'échapper qu'en faisant tomber amoureux un homme, Depardieu, membre de cette institution, puis le trahir, et le sortant ainsi de la violence, le dominant lui faire renoncer à son pouvoir et l'exfiltrer du cercle vicieux dans lequel elle était enfermé.

Pialat dessine mieux que quiconque le véritable continuum, non de la violence, mais de la domination, et va rendre hommage aux êtres sensibles, qui sous leur carapace, vont se refuser à utiliser leur pouvoir pour asservir et enfermer, et vont accepter la fuite de l'être aimé.

Le personnage de la commissaire stagiaire, qui encore s'accouple à cet ordre, ouvre à de nouveaux chemins. Une image prémonitoire, où l'on voit le corps de Depardieu masquer celui de Marceau au regard de la patrouille, va clore leurs mondes.

Ce film n'est pas important pour ce qu'il dit de ces surfaces, ainsi naturalisées, mais plus profondément, sur le lien qui va se construire entre les personnages joués par Depardieu et Marceau, âgée de 19 ans, amante d'un malfrat, allant d'amour en amour pour trouver sa voie, mentant et volant pour survivre en un système où elle se verra autrement appelée à se voir exploiter, personnage dont Depardieu va tomber amoureux à partir d'une situation qui serait aujourd'hui considérée comme profondément malsaine, et qui, du fait de la notion d'emprise, criminaliserait leur rapport: une confrontation violente en garde à vue.

Ce rapport, cette mise en lien, va offrir, pourtant, un instant, à ces deux êtres profondément défaillants, une voie pour purger leur violence, les rattacher à une forme d'humanité. Il va soumettre celui qui, en position de force, semblait, jusqu'à le laisser nu, dans sa plus pleine vulnérabilité.

C'est un film non-démonstratif, non-pensif.

Maurice Pialat était un tyran, un être infect et atroce, et un réalisateur qui, comme peu, aura réfléchi la société. Marceau, qui elle-même tomberait par la suite en une "emprise" similaire avec le réalisateur Andrzej Zulawski, a dit avoir été mise sous une pression terrible par lui et Depardieu au motif d'affecter son jeu. Sans jamais être agressée sexuellement, sans jamais avoir été objectivée, elle va être poussée à bout pour lâcher ce qu'un être de 19 ans n'aurait probablement jamais pu donner. Pialat dira, après le tournage, avoir été impressionné par elle.

Depardieu, idôlatré depuis les Valseuses, joue en ce film l'envers de celui de Blier. Les Valseuses, ce n'est rien de plus que la consécration de la vulgarité, un territoire où femmes, objectivées et écrasées, ne sont rien, purs objets à l'humanité niée rendues passives, sans droit à exister. Un film "à plat", devenu irregardable, parce que puant la jouissance et la laideur de celui qui se contente d'exploiter et de piller, et où tout débordement aurait justifié une répression immédiate, avec la plus grande férocité. Que faire, à l'envers, des espaces dont le seul objectif est de faire émerger une sensibilité ? Comment instituer une autorité, qui sachant faire le tri, saura, de l'abus, nous protéger ? Et comment croire que ce serait le tiers, twitter, un appareil judiciaire complètement aveugle et déréglé, qui pourra y contribuer ?

La question du lien, de ce qu'est l'amour, détermine notre humanité. La pitoyable absence de complexité avec laquelle ces questions sont traitées, et la voracité pulsionnelle que tant déversent, aveuglés, pensant purger les violences qu'ils ont subis en dévastant hasardeusement sans aucune forme de pensée, a de quoi inquiéter.

La résistance à l'archaïsme est parfois chose la plus dure, et la plus essentielle, pour nous différencier de ceux contre lesquels nous nous sommes érigés. Celui qui se saisit des plus belles causes pour détruire et salir doit être conchié. Il est plus ennemi encore que celui qui nous aura menacés.

Juan Branco

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