La fange n’honore pas

La célébrité contemporaine fonctionne comme une impulsion brutale. Soudain, elle vous embrasse, vous projette et souvent vous dévore. Jusque là ignoré du monde, vous voilà tout d’un coup rendu au regard de millions de congénères. Les médias ont accéléré un processus qui avant l’invention de la télévision prenait des années à sédimenter et qu’internet rend immédiat et global. Aujourd’hui, au hasard d’une bulle médiatique, d’un passage télévisé réussi ou d’une reconnaissance par sa communauté si importante qu’elle transcende les barrières sociales (un Nobel par exemple), vous voilà non plus seulement Nom – reconnu par les savants et ceux qui partagent langue et culture – mais aussi Image, reconnaissable par l’humanité toute entière.

Thomas Piketty a connu en quelques semaines cette accession brutale et enivrante à cette célébrité contemporaine. Et il s’en sort merveilleusement bien. Reconnu depuis longtemps par ses pairs comme l’un des économistes les plus innovants de sa génération, il bénéficiait déjà d’une véritable estime dans certains milieux intellectuels français, et ce depuis bientôt deux décennies. Réformiste radical sans être révolutionnaire, obsédé depuis vingt ans par un seul et même objet de recherche, la question des inégalités, on lui promettait le Nobel à plus ou moins court-terme. Mais ces rumeurs n’avaient jamais atteint les milieux politiques et médiatiques, auxquels il était resté relativement extérieur. Tandis qu’il vivait dans un relatif anonymat en France, M. Piketty avait eu le temps de se préparer psychologiquement à ce que beaucoup lui promettaient, dans un bureau décrépi de dix mètres carrés face au périphérique. Les « élites » françaises, loin de l’aider à une reconnaissance qui favoriserait leur propre visibilité, continuaient elles soigneusement à l’ignorer.

La rupture est intervenue non pas par un prix mais à travers un ouvrage de 700 pages, qui, en le propulsant dans l’espace médiatique américain, lui a donné une visibilité mondiale, y compris en France. Soudainement, l’espace politique et médiatique français se sont vus tendre un miroir qui leur révélait l’insupportable: leur rance provincialisme. Ceux qui hier ignoraient ou méprisaient M. Piketty au nom de leur modernité en ont été soudainement pour leurs frais. Nicolas Baverez n’en a été que l’exemple le plus parfait. Simili-Nabila de la vulgarisation économique, omniprésent dans les médias sans n’avoir jamais rien fait, il avait traité dans l’une de ses chroniques M. Piketty de « marxiste de sous-préfecture ». Jouant de l’ignorance des spectateurs pour mieux étaler la sienne, s’appuyant sur des titres de gloire caducs et jamais réactualisés, jouant de la complicité d’une industrie du divertissement et des classes qu’il défendait, M. Baverez avait dégainé protégé par son accession à l’Image, comme hier les saints à l’icône.

Il avait raison de le faire. La célébrité n’interroge en effet jamais le pourquoi ni le comment. Qu’importe ce qui vous a amené à être Image – dès que vous le devenez, vous voilà l’égal des autres, ces Dieux qui disent la fortune et servent de référents au reste de la société. Seule la confrontation avec une autre Image – plus puissante, plus structurée, plus légitime – risque de mettre en danger votre capital divinatoire. La France souffre d’avoir créé des vecteurs de légitimation – les concours républicains – qui monopolisent les voies d’accès intellectuelle à cette reconnaissance. Et qui figent, à vingt ans, les mérites des uns et des autres, pour l’éternité. M. Baverez se croyait protégé à jamais par ces vains concours qui lui avaient offert le pouvoir, écrasant tous ceux qui, refusant de s’en revendiquer, ne parlaient qu’à travers leur travail.

On s’en doutera, l’affrontement entre M. Baverez et M. Piketty, une fois la reconnaissance de ce dernier révélée, a tourné court. L’imposture que tant tentaient de dénoncer depuis des années s’est effondrée par la simple superposition d’images. M. Piketty, prolifique scientifique admiré par plusieurs Nobels américains peu suspects de marxisme, lu et cité dans le monde entier ; soudainement confronté aux procès en archaïsme franchouillard de M. Baverez, dénué de la moindre reconnaissance internationale, reconnu par les seuls élites politico-médiatiques parisiennes et n’ayant pour titres de gloire que le brio de dissertations adolescentes rédigées quarante ans auparavant.

L’on pensait en rester là, quand, quelques semaines plus tard, alors que la vague Piketty balayait une place parisienne sidérée de devoir suivre l’oncle américain pour juger ses propres ouailles, un nouvel obus fut délivré. Rompant la torpeur pré-estivale, Michel Sapin, ministre des finances, déclarait sans hésitations à propos de l’ouvrage de M. Piketty: « Non, je n’ai pas lu. Il est trop lourd, trop gros, pour moi ». Sourire. Question suivante.

A l’image de Fleur Pellerin, ministre de la Culture qui affirmerait quelques mois plus tard, toute aise elle aussi, ne pas avoir connaître un seul ouvrage de Patrick Modiano alors que le prix Nobel venait de lui être attribué, M. Sapin, loin de la repentance, semblait ravit de la médiocrité qu’il exposait ainsi à l’ensemble de ses concitoyens. Sachant les journalistes qui lui faisaient face tout aussi coupables que lui, il pouvait, sans complexe, assumer son ignorance sans craindre de conséquences, sur un ton de la plaisanterie entendue. Qui donc prendrait la peine de lire un tel pavé ? Allons. Ni lui, ni M. Hollande ni le moindre de ses collègues ministres n’avait d’ailleurs pris la peine de recevoir l’économiste depuis leur prise de pouvoir.

Il est une chose que Georges Bataille a permis de réhabiliter : c’est le fantasme de la fange, le choix décidé, véhément, et dévergondé de se rabaisser en rabaissant sans la moindre inquiétude quant à l’humiliation qui pourrait en découler. Mais encore Bataille le faisait-il à une condition : avoir la conscience de cette fange, et du plaisir de s’y glisser. En décidant de décorer M. Piketty après l’avoir méprisé, nos dirigeants ont fait preuve d’une satisfaction et d’un aveuglement qui interdisent toute justification de cet ordre là. Indignes de la société qu’ils pensaient récompenser, satisfaits de leur médiocrité pertuelle, ils faisaient ainsi apparaître le véritable problème d’un pays qui ne désespère pas de lui-même, mais de dirigeants incapables de se hisser à sa hauteur. Le refus de M. Piketty ne relevait dès lors pas du courage, mais du constat. La fange qui s’ignore, pour puissante qu’elle soit, n’honore jamais. Elle salit. Reste à en tirer les conséquences, non plus individuellement, mais collectivement.

Partager cet article
Le lien a été copié !