Il est 17h30, la participation s’effondre, nous sommes le dimanche 30 mars 2014 et je trouve une jouissance troublante, puissante, au déroulé de ces municipales. J’ai vingt-quatre ans, j’ai honni la pratique politique de Sarkozy qui m’a envoyé sur le front du politique, et pourtant j’ai hésité trente minutes à côté de mon isoloir ce 22 avril 2012, et pourtant je n’ai pas voté aux législatives, ni aux municipales. J’ai vingt-quatre ans, l’âge de l’héroïsme, l’âge où l’on n’accepte pas de faire partie d’une génération sans histoire, l’âge où on se refuse à la fatalité de la médiocrité du monde et du déclin. L’âge où on ne tolère pas une politique qui a fait du mensonge son pis aller, qui de Cahuzac à Florange en passant par l’oubli de la régulation de la finance et des banlieues, a renoncé dès qu’elle s’est installé sur les fauteuils de ses palais.
J’ai vingt-quatre ans et ce dimanche 30 mars, j’éprouve une jouissance infâme à voir le pouvoir politique se démanteler, François Hollande se paralyser, le Front national exploser. Instinctivement, chaque heure approche de l’évidence, chaque heure sent le chaos qui monte, la catastrophe qui sourit. Ce 30 mars, l’Histoire entame sa première répétition générale, et déjà tous les regards se portent en silence sur le spectre de 2017. L’heure des braves est arrivée. L’heure où l’Histoire reprend sa place, met chacun face à sa conscience, ouvre une nouvelle porte qu’il va falloir prendre en marchant sur un fil, avec la crainte quotidienne de tomber de l’autre côté, avec la conscience que cette fois, quelque chose se joue. Ce soir, tout le monde saura de quoi il s’agit vraiment. Pas de quelques mairies, pas de la débauche de joie d’une UMP plus aveugle encore que son équivalent de gauche. Le FN sera devenu le favori des présidentielles, les « partis de gouvernement » qui d’affaire Bettencourt en Affaire Cahuzac pensaient qu’il suffirait de bonhomie et de jeux de malins pour garder le pouvoir, redeviendront challengers. Le pouvoir sera nu face à un tournant qu’il sait ne plus pouvoir éviter. Ce pouvoir qui au lendemain du 6 mai n’était plus qu’un nid à ambitieux où se précipitaient mes camarades en costume cravate – à peine diplômés de Sciences Po ou, pire, après avoir reçu « gratuitement » leur diplôme grâce à leur nomination à tel ou tel cabinet. Le pouvoir ne sera plus cette machine reproductrice de discours formatés, calqués sur les aînés, où la loyauté creuse, ce poignard, sera la plus valorisée. Le pouvoir sortira des palais.
La politique redevient un combat. Il y aura des pertes. Peut être du sang. Mais les fondements ont tremblé. Tous les petits arrangements et lobbys qui jusqu’ici paralysaient l’action publique – on ne peut pas se fâcher avec eux tout de même, ils représentent deux mille corporations, mon ministère ne tiendrait pas – retrouveront leur place : celle des tréfonds. Les ministres devront renouer avec le courage, accepté l’angoisse du saut dans l’abyme, la prise de risque qui devrait caractériser en tout temps la politique. Ils devront s’engager.
Ou peut être ne le feront-ils pas. Peut être cette gauche de gouvernement auquel tout me prédestinait – moi fils d’immigré, fils de deux parents ayant fui des dictatures, ayant été clandestins avant de réussir leur vie et intégré l’intelligentsia républicaine – moi au nom de métèque qui était programmé pour être ministre à trente ans de ce pouvoir là – peut être cette gauche là continuera dans son aveuglement, son aveuglement provincial – le sien, celui du fils de petit bourgeois de province vaguement xénophobes, ayant réussi tous les concours, ayant cru y trouver le signe de son destin et le manuel d’une vie. Peut-être s’effondrera-t-elle s’accrochant aux deux parties de ses notes censées tout expliquer, tout éclairer.
Mais alors moi, moi et tous mes semblables, seront là. Moi et mes semblables seront là pour nous battre. Sans réceptacle. Nous aurons enfin un ennemi et aucun appui pour avancer. Nous et le fil. Nous et notre conscience. Nous et notre liberté. Nous face à nous même. Et en honneur à nos origines, en honneur à cette France que nos parents ont adulé, nous nous battrons. Pour que l’Histoire ne se répète pas. Nous sacrifierons nos destins pour rejoindre ceux des millions de nos semblables qui s’entassent dans des territoires en déshérence pendant que d’autres jouissent du pouvoir comme un outil sans tragédie et sans autre intérêt que celui de servir leur médiocrité.
Ce 30 mars 2014, il ne s’est rien passé. Les conseillers continueront d’aller à leurs palais, les ministres de s’engouffrer dans leurs voitures aux vitres teintées, avant d’être subtilement remplacés par leurs semblables. Il ne s’est rien passé, si ce n’est cette petite flèche qui a tourné sur l’horloge du temps pour nous rapprocher un peu plus encore de la déflagration. Il ne s’est rien passé, si ce n’est que les palais ont vu le pouvoir qui les accueillait les fuir subrepticement. Le 31 mars, François Hollande confirmera le pacte de croissance. Il ne renverra pas nos camarades charognards aux costumes cravate. Il coulera avec eux. Et pourtant, il saura que déjà l’Elysée ne sera déjà plus le lieu du pouvoir. Il verra les couloirs se vider. Les messages se réduire. Et il verra en face, tranquillement, méthodiquement, l’hydre se préparer. L’heure des braves approche. Pour tous ceux qui ont comme moi vingt-quatre ans, le tournant approche. Demain, l’ennemi sera peut être au pouvoir. Aujourd’hui, il a fait son premier pas. Nous n’avons plus d’alliés. Nous n’avons plus que nous. Face à l’abîme, jouissons de cette jouissance infâme. Nous sommes seuls. Notre tour est venu.
Juan Branco
Pouvoirs