Un panoptique d’un genre nouveau est né. L’affaire Benalla a révélé la capacité du peuple à soudain prendre de revers le pouvoir, et lui opposer ces mêmes techniques inventées pour dans un premier temps le juguler. Évènement dans l’événement de l’événement – une violence institutionnelle située au cœur d’un rassemblement dérivé de l’une des deux branches d’une manifestation principielle, scindée pour la première fois de son histoire en deux parts égales, celle du 1er mai 2018 – l’affaire Benalla prend aussi de revers le traitement traditionnel de l’information, alors que celui-ci restait habituellement concentré sur une hiérarchie construite en co-tutelle avec les autres pouvoirs institués, dans une logique dichotomique d’ordre ici soudain explosée.
S’extirpant des logiques classiques de temporalité médiatique et des mécanismes de révélation contemporains – l’affaire émerge deux mois après les faits, et explose telle une boule de feu non pas après avoir été révélée par une institution, Le Monde, mais par la prise de cette révélation par les réseaux sociaux que les médias en continue et la presse classique vont contribuer à alimenter à travers leurs pratiques de feuilletonage et de traie des sources institutionnelles, politiques et judiciaires, elles-mêmes informant et s’informant au fur et à mesure que la pression populaire montait – le « cas Benalla » s’est aussi fait le révélateur de l’ampleur du choc que constitua le renversement des hiérarchies symboliques opéré par les plus de mille manifestants porteurs de vêtements noircis qui dominèrent les cortèges officiels du 1er mai 2018. Intégrés à l’appareil et l’apparat de pouvoir traditionnel, dont les syndicats assumaient jusqu’alors le revers, et subvertissant les logiques classiques qui encadraient les rapports entre dominés et dominants - logiques si formatées qu’elles avaient fini par étouffer et rendre implausible tout effet sur le réel de ces événements censés, telles les batailles moyenâgeuses, mesurer à un instant T le rapport de force - les membres des blackblocks ont ce jour là marqué l’establishment de telle sorte que ce dernier n’a cessé depuis de s’y référer pour tenter de maîtriser a posteriori, par la discursivité, ce moment qui rompait pour la première fois avec les acquiescements tacites des batailles rangées qu’un siècle entier avait laissé perdurer. La quête obsessionnelle d’un pourquoi et d’un comment de ce renversement aux conséquences majeures, par une journaliste habituée à la couverture des jeux de caste et de cour de nos institutions1, au cœur d’un journal, Le Monde, lui-même pleinement adhérent et intégré aux logiques de pouvoir, n’est pas un hasard, et en dit long sur le tremblement qui a saisi ces espaces ce jour là. Face à l’évidence – celui qu’un observateur attentif du pourquoi des dérives de la mobilisation contre la loi travail de 2016 aurait immédiatement identifié, à savoir que ni syndicats, ni vote, ni a fortiori cortèges institutionnalisés ne permettaient plus d’obtenir un quelconque résultat politique, une élite désemparée par son incapacité à rendre sa souveraineté aux mobilisations populaires a préféré à la remise en cause fondamentale et bien trop violente de son identité, s’encastrer dans une répétition traumatique d’images et de commentaires dans les jours qui ont suivi le 1er mai. La réception médiatique, citoyenne et politique des révélations de l’affaire Benalla – dont on rappelle qu’elle fut révélée après avoir été exposée plus de deux mois après les faits – micro-événement intercalé au sein de cette nourriture symbolique, et l’importance qu’elle a immédiatement pris, n’est qu’une illustration de ces sous-jacences et du tremblement profond qui agite notre démocratie.
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La véritable innovation de la première année de mandat d’Emmanuel Macron a résidé en effet dans l’émergence d’une multitude de mouvements sociaux, particulièrement éclatés et protéiformes, dont la visibilité et la représentativité s’est trouvée au cœur des débats sur la société de l’information2. Ainsi, la sur-représentation ou sous-représentation de tel ou tel événement, de telle ou telle mobilisation, n’a cessé d’être débattue au sein des réseaux sociaux depuis son élection, et plus étonnement, au sein de l’espace politique et médiatique institutionnel. L’interrogation sur les rapports du politique au média, leurs liens financiers et industriels avec des puissances n’obéissant pas aux règles du jeu politique, la question de la confiance citoyenne en les journalistes a pris un tournant quasi-obsessionnel, nourri plutôt qu’enclenché par un sans-fin de forces politiques d’opposition.
Cela n’a pas à surprendre : alors que l’élection d’Emmanuel Macron doit pour beaucoup au rapport serré que ses premiers cercles entretiennent avec les cheffatures des principaux médias du pays3 les centrales syndicales traditionnelles s’effondraient en parallèle aux forces politiques classiques et que de nouveaux groupements, qui n’ont pour certains pas de velléités d’institutionnalisation, ne cessaient de naître et de se défaire, c’est l’ensemble du jeu politico-médiatique qui s’est trouvé questionné par des dynamiques qui semblaient lui faire miroir et avoir permis son élection, en un réflexe d’ordre et de réagencement de l’ancien monde plutôt que, tout le monde l’aura maintenant compris, de naissance d’un nouveau monde.
Loin de l’émergence d’une force politique hégémonique, le macronisme a précipité la fin des logiques d’opposition traditionnelles qui « tenaient » le pays et en empêchaient tout débordement apparent4. La perte pour les autorités instituées de relais institutionnels ou semi-institutionnels au sein des espaces les plus avancés de la contestation a produit un véritable effet de brouillage au sein des forces politiques traditionnelles et de leurs relais médiatiques, qui a tour à tour bénéficié et heurté à un pouvoir incapable de trouver interlocution, trouvant bénéfice à cette incertitude et mesurant pourtant toute l’abime qui se dessinait à chaque fois que le mouvement prenait de l’ampleur, et menaçait réellement de se constituer, jusqu’à, ce premier mai, renforcer la sécurité d’un élysée pourtant évidé.
Ce balancier, le 1er mai 2018 l’incarna, fragilisant de façon quasi-terminale les forces syndicales mais aussi les partis dits progressistes qui se croyaient encore en détention de leur capacité d’opposition, telle la France Insoumise dont l’organisation de la « fête à Macron » visait à réinvestir un champs contestataire qui venait de lui être brutalement retiré5, les mouvements trotskystes et écologistes, laminés, et enfin le Parti Socialiste, dont le nouveau secrétaire général, Olivier Faure, fut brutalement expulsé des cortèges qui viendraient.
C’est au cœur de la naissance de ce pendule, dont le 1er mai 2018 a été un moment clef, condensant et révélant des phénomènes jusque là perçus comme étant éclatés, que l’affaire Benalla est née. La survisibilisation d’un « cortège de tête » encagoulé, dont la masse d’appuis était à Paris équivalente à celle des manifestants mobilisés par les syndicats, a amené à un mouvement de saisine et d’effroi car dénué de résolution potentielle. Sans vis-à-vis, face à un corps social qui refusait toute représentativité ou émergence individuelle, dans le but précisément de s’interdire la moindre compromission ou intégration volontaire ou non au système existant, les tenants de l’ordre se sont trouvés désemparés car ontologiquement menacés.
Or tout tremblement subversif excite tout autant qu’il effraie. Plongé au milieu de ces affres, Alexandre Benalla, outsider au cœur du pouvoir, ne pouvait que se sentir magnétiquement attiré par les promesses que les services ne cessaient de relayer, à savoir de débordements au sein desquels il espérait inscrire son historicité. Serf d’un pouvoir dénué d’ancrage dans les populations6, lévitant hors-sol en une fictionnalité productrice de peu d’effets désirants, sa volonté de « tâter du corps » et d’aller subvertir les subversifs pour non seulement voir ni maîtriser mais devenir acteur au premier chef d’un pouvoir dont il n’était que l’ouvrier a malheureusement pour lui échoué. Tel Fabrizio Del Dongo à Waterloo, il se trompe, à quelques mètres près de lieu, ne cesse, du jardin des plantes à la place de la Contrescarpe, de courir après l’événement, avant de tenter de s’y insérer de façon si maladroite qu’il finit pris à son propre piège, et tel l’enfant pris la main dans le pot, obligé de s’écarter piteusement. Ecarté du drame, réduit à la médiocre reproduction de ses convulsions, il tente tout de même d’y refaire scène, en s’appropriant un rôle qui n’est pas le sien, et en se montrant pourtant, comme quelques mois plus tard devant la commission du Sénat, incapable de maîtriser son environnement, allant jusqu’à se faire pitoyablement saisir et extraire de sa scène, de son lieu, de cette maîtrise qu’il avait crû installée, par des caméras dont il comprend, à cet instant-là, qu’elles figent son destin.
Le macronisme semble se résoudre en ce lieu et ce moment, résultat d’une impulsion violente amenant à la prise du tiers, suivie d’une incapacité à l’accouplement.
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Ce jour-là, les médias eurent grande difficulté à traiter le flux d’images et d’informations qu’eux-mêmes produisaient, et qui les laissaient, par leur désactivation de dispositifs dialectiques établis de longue date, impuissants. La discursivité recouvrante qui donnait l’impression de compréhension faisait soudain défaut. Il fallait notamment apercevoir le désarroi de Maurice Szafran face à l’un de ses interlocuteurs, le lendemain, sur BFM TV, interlocuteur qui, refusant de se désolidariser du mouvement des blackblocks - de cette insigne violence que la même chaine viendrait à relativiser quelques mois plus tard lorsque l’on découvrirait qu’elle avait aussi été le fait du pouvoir en place7 - pousserait obsessionnel M. Szafran à lui arracher une condamnation ou du moins un pronunciamento préalable à tout débat. La mise en visibilité par Juan Branco de cette procédure de cooptation implicite, intervenant généralement hors-débat et permettant d’assurer aux chaines d’information en continu leur magique « capacité d’interlocution, d’explication, de compréhension et dès lors de contrôle » susciterait un immense trouble8, l’invité du moment préférant vanter l’occupation concomitante de l’Ecole normale supérieure à laquelle il venait de participer avec quelques acolytes, opposant quinze minutes durant un refus absolu de toute concession, jusqu’à, face à l’obstination de ses interlocuteurs, préférer signaler la complicité objective de la chaîne qui les accueillait avec ces manifestants qu’il invitait à considérer dans leur pensivité. Le raidissement à cet instant des corps du présentateur de BFM TV et du chroniqueur de Challenges, alors que circulaient en boucle encore en arrière-plan des images qu’ils pensaient avoir un effet désactivant, et dont ils saisissaient soudain le potentiel subversif qu’elles acquéraient en ce plateau, par leur accouplement à cette parole neutre incarnée par leur invité, marquait d’une pierre d’achoppement la réussite d’un mouvement contestataire qui, jusqu’alors, s’était vu reprocher sa contre-productivité.
L’association extériorisante d’une des plus prestigieuses sources de normativité et de formation du régime existant – l’école normale – à son propre titre d’avocat d’une force considérée comme institutionnelle et dès lors entendable – La France Insoumise, qu’il était censé représenter à travers son titre d’avocat de Jean-Luc Mélenchon – et à une mobilisation considérée jusqu’alors comme hérétique et in-intégrable d’une quelconque façon ; le tout sur le plateau d’un socle secondaire et socialement inféodé aux sources primaires du régime, qu’elles soient politiques comme la FI ou institutionnelles comme l’ENS – BFM TV – Juan Branco se trouvait en position d’effectuer un tour de force dont le résultat (littéralement) saisissant – acté dans les corps de ses interlocuteurs – était une première pour le mouvement dont il était question. Au cœur du système se trouvait imposé un acquiescement ou du moins une intégration sans qu’un quelconque compromis sur la nature de ce mouvement n’eut à être fait. La chose serait répétée à l’ENS quelques temps plus tard, mais avec une efficace moindre liée à l’absence de public et d’enregistrement, par ses acolytes refusant tout compromis en rapport à leur occupation, et qui, par le dénudement du directeur de l’Ecole qui venait de leur offrir une part de sa souveraineté, s’instituaient en égaux, c’est-à-dire en souverains, de ce dernier.
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Il faut donc mesurer l’étrange miracle intervenu le 1er mai, qui a permis ou accompagné ces revendications d’existence et de légitimation nouvelles qui jusqu’alors étaient restées impensables sans concessions qui auraient dénaturé le fondement même des mouvements en question.
Là aussi réside l’étrange miracle intervenu le 1er mai, en ce que c’est bien M. Macron qui par son élection a permis à ces formes de mobilisation jusqu’alors désactivantes de devenir effectuantes et performatives dans l’espace politique actuel. Rappelons que quelques semaines auparavant se tenait au palais de justice de Paris le « procès de Tarnac », où les têtes de pont du mouvement anarchiste français s’échineraient, avec succès, à ridiculiser le rituel judiciaire jusqu’à le renverser et obtenir leur acquittement généralisé. Accusés pendant près de dix ans de pratiques terroristes, les membres du « groupe de Tarnac », à l’origine de l’immense succès en librairie que fut la constitution auctoriale du Comité invisible, étaient non seulement participes, mais le plus souvent membres structurant de la grande majorité des mobilisations sociales qui naquirent après le contre-sommet de Gênes. Parmi les manifestants d’alors, un certain Julian Coupat, mais aussi Pablo Iglesias et plus généralement des milliers de jeunes qui se montreraient à la fois traumatisés par la mort de l’un des leurs, et galvanisés par une lutte qui soudain trouvait justification à sa radicalité, et attirait une attention et un appui suffisants pour faire naître l’une des internationales les moins explorées et pourtant les plus structurantes du siècle. Du Brésil à l’Italie en passant par la France, l’Allemagne et l’Espagne, l’effet social mais aussi politique qu’eurent des mouvements que l’on considérât souvent comme résiduels et marginaux a été largement sous-estimé. Par les erreurs des pouvoirs auxquels ils s’opposaient – eux-mêmes diraient par leur nature – et par le vide laissé en nos régimes pour une grande partie de leurs jeunesses, ils purent, associant dialectique révolutionnaire, constructions théoriques, création d’espaces de vie et de parcours de légitimation alternatifs et formations successives à des techniques de mobilisation puis de clandestinité, tisser des réseaux profonds qui seraient bientôt accompagnés par les nouveaux hérétiques issus de la contestation numérique, à la pointe d’une mobilisation technique qui n’est pas insignifiante : car si les moyens de la société techno-industrielle leurs manquaient pour « réinventer la société » à des échelles qui dépasseraient les communes autogérées en des ensembles ne dépassant pas les quelques dizaines d’individus ; la prise sur les outils de la nouvelle révolution technologique ouvrait de sérieuses perspectives d’institutionnalisation, dont les exemples les plus visibles furent la naissance de listes de diffusion d’ampleur massive et des sites d’information comme Lundi Matin.
Ces constructions secondaires qui suscitèrent la panique des pouvoirs policiers à la naissance du millénaire et amenèrent aux dérapages de l’affaire Tarnac ne doivent pas être minorés. Car si le prétexte ayant amené à la tentative de démantèlement du groupe institué autour de Julian Coupat et Mathieu Busnel apparaît comme risible et révélateur d’une paranoïa marquée au sein des pouvoirs, ce sarcasme n’est permis que si l’on se situe à l’intérieur du cadre institutionnel et légal actuel.
Au-delà s’ouvre une béance que les services de renseignement ont probablement ressenti plus que comprise, qui est celle de la menace existentielle que ces nouvelles formes d’organisation politique font peser sur ses aînées, et en particulier sur la forme étatique. Car les outils à disposition et la structuration continue sur maintenant deux générations de ces mouvements – ce qui est, pour des instances exosystémiques, extrêmement rares – leur donne maintenant une résilience marquée. La vitesse de connexion et d’agglomération qui sont à leur portée pourraient amener à de profonds bouleversements pour peu qu’ils s’embranchent à des pans existants du système.
C’est ainsi que la subversion de Tarnac, qui précédait de près celle du 1er mai et la tentative de l’Ecole normale, sont à joindre et à considérer avec l’importance requise. Dès le premier, se retrouveraient dans le public certains des acteurs des scènes à venir, dont un des condamnés du Quai de Valmy, Nicolas Fensch et Juan Branco, sur lesquels nous reviendront.
L’opération qui fut alors menée fut déjà là appuyée sur une figure-prétexte similaire à celle qu’incarnerait Branco le 2 mai, celle de Jérémie Assous, dont l’institutionnalisation patente et l’opportunisme de sa saisine de l’affaire Tarnac nourrissait d’importantes similarités avec celle qui avait habité l’associé d’Eric Dupont Moretti, Antoine Vey, dans le procès de Valmy. En un cas comme en l’autre, les avocats, dotés d’une puissance médiatique et institutionnelle majeure, jouèrent un rôle secondaire et parfois contreproductif, Maître Assous réduisant son débit au fur et à mesure des audiences jusqu’à se taire entièrement et laisser parole à ses clients, qui incertains au début, finiraient par accaparer la parole sans même à avoir à en demander l’autorisation. Pour qui est familier du rituel judiciaire, l’inversion des rôles, et la violence que surent infliger les accusés tant à l’autorité prosécutoriale qu’aux juges, n’aura pu qu’abasourdir. Les ressorts de ce renversement restent à étudier, tant ils tranchaient avec la violence avec laquelle, à quelques mètres de là, dans les dernières audiences de la XIVe chambre tenues à Cité, les juges continuaient de traiter leurs prévenus pour des faits moins graves encore, leur interdisant tout accès à la parole et imposant une disciplinarisation des corps et des esprits plus habituelles pour l’institution. Là, s’appuyant sur leur apparence quelconque, une maîtrise bourgeoise de la langue et des rituels judiciaires, et leur appartenance originelle à la classe sociale de ceux qui le jugeaient, Coupat et ses acolytes surent faire taire la machine à réprimer, humiliant régulièrement le Procureur sans qu’il ne se montra à un quelconque instant en mesure de riposter. Mesurons le tour de force dans un cadre où pourtant l’attention médiatique, très importante, leur était cependant favorable, et alors que l’hystérie anti-terroriste, par son déport sur les populations musulmanes, permettait la dénonciation sans limites des excès de politiques répressives qui ne furent considérées comme indécentes que parce qu’elles s’appliquaient là à des corps et esprits redevenus semblables, par contraste aux barbares qui avaient entre temps pris la place d’ennemis un jour par ces premiers occupés. Aucune société ne fonctionne sans soupape ni projection fantasmatique en vers une inimitié qui en menacerait l’essence. Les péripéties judiciaires et le ralentissement de l’affaire avaient simplement fait rentrer cette dernière en une nouvelle temporalité politique où apparaissaient comme obsolètes des accusations à vocation bûchéisante, l’islamisme prenant la suite de l’anarchisme (qui avait lui-même pris la suite du communisme, qui avait lui-même pris la suite du décolonialisme, qui avait lui-même déjà pris la suite du pacifisme et du socialisme, qui avaient eux-mêmes pris la suite de l’anarchisme, etc, qui avaient eux-mêmes pris la suite du républicanisme, etc.) et s’incarnant en des procédures tout aussi médiatisées, quelques jours plus tôt, à quelques pas de là, concernant un certain Jamal Bendaoud, qui, porteur d’une sincérité désarmante, déstabilisait déjà l’ordre social en se livrant à une défense hors-clous qui ferait d’ailleurs l’objet d’une fervente apologie dans Lundi Matin.
Acquittés dans l’assentiment général – la société et notamment les médias institutionnels s’étant, nous l’avons dit, trouvés une autre altérité radicale sur laquelle se fixer, et pensant rire de l’institution, se tournaient eux-mêmes en dérision, sans que cela n’eut à faire naître un quelconque rire, en se déchaînant contre des accusations que la masse sociale et journalistique avaient pourtant soigneusement relayé et ingurgité - les membres du « groupe de Tarnac » retrouveraient leur mentor Giorgio Agamben, le penseur de l’extrême gauche institutionnelle Frédéric Lordon et quelques autres, le lendemain du 1er mai à l’Ecole normale supérieure, pour une occupation agonique de la plus prestigieuse et puissante institution scolaire française, réunissant près de huit-cent personnes, prolongeant la joyeuse bordelisation médiatique du 1er mai, en le lieu régulateur par excellence de l’idée républicaine, créé pour unifier les pratiques éducatives du pays et conformer les populations à sa langue, ses pratiques et son idéologie.
Affaire centrale, qui s’inscrivait fictionnellement dans une longue série d’occupations pour la plupart menées avec une grande efficacité militante – permettant notamment de tenir des sièges qui, dans le cadre de Nanterre, se prolongèrent plus de quatre mois – dans le cadre de la mobilisation contre l’instauration de la sélection à l’université. Affaire qui capoterait factuellement mais non idéellement, forçant en moins de vingt-quatre heures à la mobilisation et l’expression publique du Premier ministre à ce sujet, mais aussi de trois membres du gouvernement, la mobilisation des services de renseignement et le bouclage des quatre rues adjacentes par plus de cent militaires armés. Le traumatisme qui s’ensuivrait au sein de l’école, voué à être durable, amènerait le surlendemain le directeur de l’institution à décréter une « mobilisation générale » pour réparer les dégâts provoqués par des occupants dont la radicalité fut considérée – en grande partie à raison – comme le fruit d’« étrangers à la communauté », radicalité qui poussa le mouvement carnavalesque initié au Palais de justice, prolongé le 1er mai et bientôt porté jusqu’à BFM TV, à s’attaquer non seulement aux murs de l’école, recouverts de « tags post-situationnistes », mais aussi au monument aux morts de 14-18, traité comme un outil de propagande, récupérant au service d’un régime des corps sacrifiés sans leur consentement.
Cette transe épitomique qui suivait de peu l’occupation éphémère d’un autre grand lieu des élites, SciencesPo, et succédait sans qu’on le sût encore aux crimes incestuels commis par M. Benalla9 apparaîtrait comme clôturant un mouvement perlé qui, accompagnant la mobilisation des cheminots mais aussi celle des instituteurs, aides soignants, infirmiers, avocats et bien d’autres anciens cadres du régime et nouveaux prolétaires de la modernité, avait amené à la paralysie de nombreuses institutions, Paris III, Paris X et Paris VIII, près de quinze autres en province, dans une indifférence généralisée. Suite à cet échec largement médiatisé, l’ensemble des universités encore « occupées » seraient libérées l’une après l’autre, comme en une relaxe généralisée qui mettait fin à des tentatives de réappropriation collectives d’espaces toujours plus soumis à la logique privée. Il ne faudrait que quelques jours pour que l’Ecole normale annonce la création d’un « master en management », création qui par la double occurrence anglicisante, scellait définitivement le changement de nature d’une institution déjà dévorée par une autre instance, le « pôle d’excellence » « PSL », construit sans budget propre à la seule destination des classements universitaires du monde anglo-saxon.
Ce qui fut intéressant pendant cette période close par cet échec, c’est bien que rien n’aura véritablement sembler naître en réaction réelle aux réformes de M. Macron, simples continuations et achèvements d’un mouvement de transformation et de dislocation profond de la société française de ces trente dernières années. Le débat sur le fond des propositions ne fut à aucun moment porté dans l’espace public, ouvrant une brèche dans la discursivité conservatrice classique réduisant ces mobilisations à de simples agitations corporatistes (en ce qui concernait les cheminots), arriérées (en ce qui concernait les hôpitaux), immatures (en ce qui concernait les universités) ou simplement insignifiantes (en ce qui concernait l’ensemble des professions intermédiaires, tels les greffiers ou infirmiers, ainsi que celles, trop éclatées comme les avocats, pour pouvoir véritablement peser).
Ainsi l’ensemble des paradoxes soulevés au sujet de la mobilisation de l’ENS, considéré à juste titre, avec polytechnique, comme le temple de l’élitisme, contre une réforme défendant la sélection, apparaissait comme vanité ne saisissant pas les enjeux sous-jacents au mouvement au question. Contrairement aux tentatives thématiques menées par la France Insoumise, et échouées, ainsi qu’à la mobilisation-jachère contre la loi El-Komhri, les mouvements épars qui touchèrent la France entre octobre 2017 et juin 2018 n’eurent pour objectif que de faire trembler le pouvoir et l’effondrer, et non de rentrer en une dialectique oppositionnelle classique avec ce dernier. La nouveauté résida en ce que peu à peu se détachaient du réel politicien les manifestants, ne cherchant plus dans la « discussion » avec les tenants de l’ordre une légitimation de leurs luttes. L’obtention d’avantages catégoriels ou de compromis s’effaçait au profit d’une lutte principielle, dont l’ancrage bien plus profond expliquait les aspirations à une « convergence » qui se matérialisa militante mais non politique, ne disait qu’une chose : le refus partagé d’un modèle de société. La technicité, la capacité à arguer face à un ennemi qui toujours aurait circonstanciellement raison n’intéressaient plus. L’institution en des espaces autres, radicalement subversifs, était revendiquée, et cette institutionnalisation passait par des prises, c’est-à-dire par des évictions des lieux de pouvoir jusque là par l’ennemi occupé.
Il n’y avait, en somme, plus de compromis possible. Et cette absence de compromis, bien anticipée par un M. Benalla qui sentait, comme tout homme de sa génération s’intéressant au pouvoir, l’histoire lui brûler les doigts, ne chercherait qu’à la devancer, à devancer les hésitations de ses dominants, ce farouche refus de tout compromis, qui est ce qui de la manifestation fait naître la révolte et le surlendemain la révolution, était devenue, la veille le démontrait, multitudinaire. Dès lors s’autorisait la prise, y compris minoritaire, y compris contre la volonté dominante, d’une école restée conservatrice et attachée aux institutions, puisque la veille seulement, la majorité du corps social actif avait démontré sa domination. De phénomène de chapelle d’extrême gauche, voilà que la contestation radicale supplantait celle qu’étaient capables d’organiser les institutions existantes, c’est-à-dire le fondement du régime représentatif censé, par acceptation tacite (dont la manifestation du 1er mai n’aurait du être qu’une validation rituelle comme ne l’avait déjà pas été la remontée ratée de champs Elysées évidés par Emmanuel Macron), représenter l’ensemble de la population. Aux près de 13 000 individus venus en appui des mille cinq cent blackblocks du 1er mai suivraient donc près de huit-cent individus venus de toute la capitale en appui des quelques dizaines de normaliens et aspirants au pouvoir cherchant à occuper l’école normale. De l’avocat de Mélenchon aux « tabasseurs de flic du Quai de Valmy » en passant par « les terroristes de Tarnac », certaines des plus importantes figures intellectuelles du pays et une foule anonyme refusant de se solidariser ou désolidariser des uns et des autres, naissait ce que l’on appelle un contre-rituel, et un mouvement. Alors que de plus personne ne cherchait à le représenter, fallait-il s’étonner qu’un certain Alexandre Benalla, désespéré, s’en prit à tout hasard ici au jardin des plantes, là à la contrescarpe, à des masticateurs de crêpes qu’il cherchait obstinément à rendre coupables, incarnants malgré eux de cette chienlit qui se refusait à s’exposer ? Non pas. Incarnation d’un pouvoir sans prise, il se déchaina sans pensée, comme ses fonctions et son parcours l’y invitaient. Ailleurs, à quelques pas de là, un autre mouvement, reflet inverse de son aveugle emportement, échouait en son revers, c’est-à-dire réussissait.
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Il faut d’abord dire une chose sur cet événement raté. S’il réussit à tirer Marc Mezard, tout puissant directeur républicain, nommé par le Président de la République, de sa chambre et de ses pyjamas, il échoua cependant à, poussant jusqu’au bout sa logique, occuper sa place. L’importance des signaux répressifs envoyés par le régime dans le cadre des mobilisations précédentes interdit probablement ce geste de subversion définitive qui n’aurait pu s’achever que dans le saccage d’une direction qui n’en demandait pas tant.
L’école normale supérieure se trouvait, au 2 mai 2018, à la croisée des chemins. Antre de l’élitisme et de la sélection « méritocratique », créée à la Révolution puis réellement inaugurée par Napoléon, nourricière de la quasi-totalité des élites intellectuelles et scientifiques de la fin du XIXe et du début du XXe siècle, collaborationniste, tenue à l’écart de mai 68, elle maintint longtemps une étonnante capacité à former les chantres les plus importants de la pensée critique française qui nourrissent aujourd’hui encore la plupart des mouvements s’opposant aux pouvoirs en place, et leurs plus fidèles adjuvants. Ses étudiants, privilégiés parmi les privilégiés, payés dans le cadre de leurs études après avoir bénéficié des encadrements les plus prestigieux de la république dans leurs écoles préparatoires, souffrent pourtant d’une précarité croissante à la sortie de leur formation, et se trouvent pris en tenaille entre espoir d’exfiltration individuelle et crainte collective de déclassement.
Au sein de cet espace chloroformé, au cœur de l’ancien quartier latin, qui réussit cependant encore à imposer sa domination sur des espaces universitaires certes toujours plus sclérosés, les mobilisations se sont ces derniers temps radicalisés. La chute des idoles qui font de leurs sections trotksystes certaines des plus dynamiques de France n’a pas empêché la reconstitution de pôles de contestation importants. La proximité de l’institution avec les cercles de pouvoir, éternelle, a dernièrement tant et si bien dérivé que leurs accointances devenues insupportables, notamment entre Monique Canto-Sperber et Nicolas Sarkozy, ont amené en 2011 un groupe d’étudiants à pendre l’effigie de l’alors directrice à l’entrée de l’institution. Alors en pleine création d’un regroupement universitaire, le fameux PSL, qui lui permettrait de prolonger son existence sociale au sein des pouvoirs, Monique Canto-Sperber voyait naître une étonnante mobilisation mélant l’opposition à ce projet et un très dur conflit social concernant les employés de la cantine, amplement soutenus par les élèves. Suivie d’une lutte pour l’égalisation des statuts des élèves – recrutés par concours – et des étudiants – recrutés via l’université – menée par Branco, la violence du conflit, s’inscrivant dans le sillage des mobilisations contre la loi Pécresse, ferait vaciller le pouvoir de la directrice et paralyserait l’institution de longs mois.
Les dynamiques internes à l’école avaient pendant cette période, dont l’ampleur de la crise ne serait répercutée tant il était alors encore naturel de considérer que ces affaires avaient à être réglées dans l’entresoi, été durablement perturbées. Au sein de chaque promotion s’affrontaient en effet les tenants d’un maintien du statu-quo, faisant de l’école un fournisseur important des contingents civils de la république, des élèves de l’ENA aux membres des corps des mines en passant par les chercheurs, maîtres de conférence et professeurs des plus prestigieuses universités, et ceux, plus minoritaires, défenseurs d’une ouverture et d’une égalisation des statuts. Paradoxales, les lignes de front faisaient parfois s’allier des antithéties, les tenants d’une nécessaire expansion de l’école au nom de la compétition internationale défendant l’unification des statuts tout autant que les porteurs d’un radicalisme forcené. En un lieu où la reproduction sociale était devenue endémique, le nombre d’enfants d’ouvriers et d’employés ne dépassant pas certaines années le pour-cent, le conflit interne entre velléités de conservation d’un prestige assurant une position sociale et dégradation des perspectives de sortie se faisait de plus en plus criant.
C’est dans ce contexte, auquel il faut ajouter de nombreuses spécificités sociologiques et notamment l’importante différence d’appréciation et d’implication en les questions politiques entre contingents littéraires et scientifiques, qu’un petit groupe dénommé le « comité de mobilisation », préparait depuis plusieurs mois une série d’action coordonnées visant à sensibiliser la communauté normalienne sur la nature des réformes éducatives menées par Emmanuel Macron. Se sachant minoritaire, composé d’un noyau dur proche de la France insoumise, il est composé principalement de normaliens recrutés sur concours, de première et deuxième année. L’un de ses membres, L., a fait la campagne de Branco - récemment invité à donner une conférence en l’école - et est l’un des importants participants du Discord insoumis. mais le mouvement ne maintient pas de liens organiques avec une force politique où seules des sympathies sont projetées. D’autres, dont H., appartiennent à un regroupement intellectuel informel, appelé « le squat de la rue Grangé ». Constitué d’élèves en scolarité, dont l’un des majors de l’institution – ce qui est un élément de poids – mêlant étudiants scientifiques ou littéraires, ce groupe s’est construit autour d’un lieu de vie et de circulations qui voit a notamment accès à la maison d’édition Divergences, fondée par un membre de leur génération rapidement déscolarisé mais doté d’un pécule familial qui a fait naître ses activités. Leur publication récente d’un opuscule dénommé « La cassure », pose les bases d’une théorisation post-tiqqunienne – du nom de la revue née du groupe de Tarnac – cherchant à réactualiser les raisons de la subversion. Éparpillant leurs influences, un pied au sein de l’école et deux pieds en dehors, ils se renseignent plus que s’impliquent au sein du comité de mobilisation, dont la nature reste largement endogène à l’école. Composé de jeunes adultes ayant pour la plupart jusqu’alors vécu en vase clos et ne disposant d’aucune expérience militante, ce comité tarde cependant à mettre en œuvre un plan d’action qu’une succession d’assemblées générales ne réussit guère à approuver. Relativement déconnecté des logiques de mobilisation extérieures à l’école, interrogeant longuement la légitimité de l’institution à se mobiliser et cherchant à connecter les revendications internes et externes, le comité de mobilisation peine à imprimer mais, au fil des semaines, acquière une cohérence et une légitimité qui lui permettent de proposer une première action concertée « par paliers », rendant envisageable une mise en branle prochaine du mouvement.
Avec la montée en puissance de mobilisations plus radicales où s’impliquent un certain nombre de normaliens et d’anciens normaliens, apparaît en concurrence un groupe qui propose l’organisation d’un « colloque intempestif », dans la foulée d’un premier mai dont ils savent l’importance qu’il va prendre, et auquel le « groupe de Grangé » est partie liée. Parmi eux, des philosophes et littéraires encore en formation ou depuis peu sortis des circuits, dont plusieurs membres proches des mouvances anarchistes de Tarnac. J. et S. animent notamment des regroupements nés pendant la loi travail croisant professions et générations. Vivant dans une précarité grandissante et toujours plus organisée, ils participent à des mobilisations « sauvages », capables de mettre en mouvement plusieurs centaines de personne pour appuyer des occupations estudiantines, ou plus frontalement, envahir la gare du Nord. Cet ensemble protéiforme, doté de membres aguerris, a des logiques parfaitement exogènes à l’institution, une forte expérience militante et des embranchements qui les ont amené à s’embrancher aux têtes de pont du mouvement social.
Très rapidement, alors que le principe d’une mobilisation à paliers est voté par le comité de mobilisation, et que le principe de l’organisation d’un événement avec l’accord tacite de la direction est accepté, les membres de la seconde mouvance annoncent leur intention de mettre en œuvre un événement le 2 mai, auquel se rallient avec hésitation ceux du comité de mobilisation. La précipitation des événements, alors que s’annonce la fin de l’année universitaire et la porosité intellectuelle et sociale entre ses différents événements amène à une coagulation rapide qui laisse pénétrer le 2 mai au soir près de huit cents individus dans la « cour aux Ernests », cœur de l’école normale, où se succèdent à la tribune de nombreux représentants de la gauche alternative, des mouvements sociaux mais aussi des mouvances anarchistes. Les organisateurs du « colloque intempestif » se mêlent à ceux du comité de mobilisation, mais aussi à un nombre de têtes extérieures importantes dont l’implication effective reste incertaine. Ainsi, outre Branco et Coupat, apparait dans le public Nicolas Fensch, entré dans le domaine public pour avoir frappé avec une barre en plastique un policier après que leur voiture eut été incendiée, Quai de Valmy. Condamné à cinq ans de prison et ayant passé treize mois à Fresnes, il s’apprête à publier un ouvrage chez Divergences contant les raisons d’une « radicalisation express », à quarante ans, après un licenciement abusif et une participation involontaire à un autre premier mai, celui de 2016, alors qu’il tentait d’aider sa mère en difficultés. Devenu proche de la mouvance de Tarnac, il argumente et justifie son geste et son parcours en cet éditeur même où les membres du groupe de Grangé ont publié leur premier texte visant à une reconfiguration théorique de l’acte subversif et où quelques mois plus tard, Branco publiera un appel à la chute de Macron.
Les croisements restent lâches et n’amènent qu’à des agglomérations partielles que ces événements vont cependant solidifier. Un mélange d’appartenance de corps – Branco et l’un des organisateurs du colloque intempestif sont de la même promotion, le groupe Grangé a tissé des liens avec l’ensemble des intervenants – vont amener au dépassement d’oppositions pourtant initialement majeures et une alliance tactique qui n’enterre pas les divergences. L’embranchement de Branco à la sphère anarchiste se fait à travers Wikileaks et l’univers du numérique, dont de nombreux membres sont présents, et son institutionnalité qui le relie au comité de mobilisation tient de sa proximité avec Mélenchon, elle-même autorisée par des mécanismes de socialisation non-liés à une affectation partisane. Les participations de nombreux membres du comité de mobilisation à d’autres occupations, mais aussi la présence de militants extérieurs, invités notamment par Branco après son passage à Paris III, ajoutent à une agglomération permise, pour ne pas dire par S. et J., où Nicolas Fensch, adoubé par une expérience radicale de la violence d’État et intégré à des mouvances postérieures à la répression qu’il a subit, maintien une modération discursive et un engagement de non-opposition des luttes hérité de ses origines bourgeoises.
La concaténation de différentes strates ne s’étant jusque là jamais parlées – si ce n’est par interpellations publiques parfois malheureuses10 - intervient rapidement, permettant aux nouvelles générations d’avoir un accès direct à des individus jusque là resté surfaces médiatiques, et accélère les dynamiques d’engagement. Très vite, en coulisses s’organise l’occupation d’une institution où habitent une grande partie de ses élèves, et qu’il est extrêmement difficile de saisir. La coupole institutionnelle de l’école, ayant porté à sa tête Marc Mézard et Frédéric Worms, est puissamment intégrée à une Macronie qu’elle fait mine pourtant de tenir à distance, et le lieu possède une puissance symbolique majeure qu’il s’agit pour la plupart des présents d’exploiter. L’école, autrefois lieu ouvert et de circulation des savoirs, s’est depuis l’adoption des plans anti-terroristes bunkérisée, prétextant plans vigipirates en tous genres pour limiter les accès extérieurs et éjecter les dernières vieilles gloires qui, d’Alain Badiou à Bernard Pautrat, en vivaient pour transmettre encore des savoirs politisés. Cloître étouffé, traversant une crise identitaire majeure alors que les injonctions à la normalisation par voie d’intégration des rassemblements d’établissements se multiplient, elle se trouve de plus écrasée par une homogénéité sociale devenue unique en France.
La survie des mouvances marxistes, et son étonnant dynamisme, en est peut-être l’un des plus singuliers marqueurs. Un séminaire d’élèves tenu depuis plusieurs années par l’une des trois franges sociologiques de l’école a réussi cette année à faire plusieurs fois salle pleine, en accueillant notamment Judith Butler et Toni Negri. La ferveur que font naître ces idoles intellectuelles – derniers représentants d’une époque où l’exigence trouvait encore respect en l’espace public – contraste avec l’herméneutique vieillie et répétitive de Lectures de Marx qui endorment trop souvent des auditoires venus exaltés accéder à une littérature qu’on leur a appris à admirer. Telle la revue Lignes, tenue par Michel Surya et espace de repli des derniers dinosaures qui, de Balibar à Nancy, tentent de penser la « révolution – ils peinent à renouveler un engagement estimable mais effondré dans les bascules des temps. Ecrasés par la victoire de ce qu’ils considèrent être les forces réactionnaires, et plus largement par les évolutions d’une société leur ayant retiré toute possibilité d’accès au pouvoir et au capital, ils trouvent en les dynamiques internes de l’école des sources de réactualisation de leur combat, mais peinent à offrir des billes aux générations qui viennent les écouter.
Espace conservateur par excellence, producteur de vecteurs de normativité extrêmes dont Edouard Louis est le dernier étendard, l’école a renforcé sa clôture en limitant les possibilités de diffusion qu’internet lui avait offerte, provoquant une joyeuse « bordelisation de l’institution », par l’alpague directe. La possibilité de diffuser des mails sans grande limite à l’ensemble des normaliens a, quelques années, créé une impression de communauté qui a toujours manqué à l’école, et qui a très vite été inhibée par la direction. Renvoyés à leurs départements, sur des modalités d’échange à nouveau mises sous le contrôle des professeurs, les normaliens se sont à renouveau repliés sur leurs sphères individuelles, et n’en sortent qu’en minorité, relativement rarement.
La capacité de rayonnement social de l’institution s’en trouve marquée, celle-ci peinant à sortir d’une institutionnalité lourde et toujours plus marquée. Cependant, par sa nature même, la liberté offerte à ses étudiants, les décalages sociologiques qu’elle produit, et l’arrivée continue d’outsiders recrutés par des voies alternatives et parfois, selon les départements hors de tout contrôle, l’école recommence à produire des mavericks résilients à l’intégration que tout en ses pores ne cesse d’appeler. La pression extérieure, les perspectives de revenus et d’intégration sociale toujours plus basses du fait d’un désengagement de l’État poussent une partie de ses étudiants, et notamment ceux de lettres, à interroger le sens même de la formation de l’école. C’est en cette tension entre une minorité agissante et une majorité conservatrice que se trouvent les tenants de la mobilisation présente. Se sachant écrasés par le nombre et une majorité qui refusera toute mobilisation, les quelques personnes en charge de l’organisation du colloque intempestif comptent sur la création d’un effet de masse provenant de l’extérieur pour forcer l’événement.Très vite, la cantine puis la salle la plus prestigieuse de l’école, la salle des actes, faisant face à la résidence privée du directeur, sont dès lors occupées par près d’une centaine d’entre eux, alors que les tags post-situationnistes commencent à nourrir les couloirs périssants de l’école. Ces dégradations poétisantes sont principalement le faits d’externes ravis d’occuper un lieu de pouvoir dont la sélection à l’entrée est si violente, et les privilèges une fois l’admission acquise si marqués, qu’il ne saurait être que renversé, dans le déchaînement d’une « sauvagerie singée » qui va sidérer une partie du corps social de l’institution, mais aussi d’une nation encore attachée à ce qu’elle considère à tort ou à raison comme l’un de ses fleurons. Cette forme carnavalesque n’est cependant pas sans valeur endogène : en effet, l’austérité du bâtiment, dessiné sur forme d’un cloître, a un effet d’imposition qui, ajoutée au manque d’entretien, écrase les extérieurs.
En parallèle à ces brutalisations pensées, une délégation de huit personnes, dont quatre « internes », et quatre membres extérieurs, est mandatée par une assemblée générale tenue salle des actes pour négocier avec la direction les termes de l’occupation. La composition tient compte des équilibres ayant déjà souffert d’intenses susceptibilités. Elle se fait dans une semi-pénombre accueillant plusieurs centaines de personne en un espace renfermé, sans moyens techniques, à l’ancienne. Derrière le comité de mobilisation, officiellement à la manœuvre, les organisateurs du colloque intempestif approuvent ou guident les choix. L’affaire, devenant rapidement trop complexe, ne permet pas de discuter des orientations de fond, l’adrénaline et la pression extérieure, le besoin de faire, le cadre lui-même n’autorisant aucun échange réel. Dans une petite salle près du « pot », la cantine de l’école, Coupat, Fensch, J. et quelques autres tentent une structuration alternative des événements : ils partiront rapidement, prévenus de l’arrivée des premiers policiers en civil, signifiant la mise en branle des services de renseignement. A peine tirés d’affaire, ils sent par ailleurs que la prise ne risque d’être durable, du fait de la configuration des lieux de l’absence de ressources mobilisables en interne. A l’extérieur, débloquant la porte d’entrée grillagée, des « totos » basculent poubelles pour la bloquer tandis que s’improvise une assemblée générale tendue. A l’intérieur, quelques pillages. Dans les sous-sols, se préparent à la nuit des troupes aguerries à de précédentes occupations, protégeant la bibliothèque et les lieux les plus importants de l’école, avec l’appui de quelques normaliens dont ceux du groupe de Grangé. Beaucoup encore en manque d’affiliation restent et profitent des jardins, dans une ambiance peu différente aux nuit d’Ulm et autres événements festifs qui, par l’ouverture des différentes entrées de l’école, permettent des envahissements festifs promptement inhibés. Louis Garrel, venu en observateur peu après avoir tourné en dérision mai 68 et Jean-Luc Godard dans un film de Michel Hazanavicius, a été prié de retourner à ses publicités Valentino. Quelques figures importantes, notamment apperçues à Paris III, où l’occupation la plus importante et la moins médiatisée avait eu lieu, multipliant événements cinéphiles et philosophiques, se sont déplacés. Sophie Tissier, égérie de l’intermittence, connue pour avoir interrompu l’émission de Cyril Hanouna accompagne des jeunes étudiants et archicubes principalement littéraires. Alors que Lordon et Agamben sont partis rapidement, S. et J., véritables organisateurs de l’événement, disparaissent à leur tour. Tombée entre les mains du comité de mobilisation, l’assemblée générale se dissout rapidement dans l’indécision. Les normaliens choisis pour les représenter contiennent, surprise, un certain nombre de scientifiques, et formeront un noyeau appelé à se mobiliser par la suite.
Vient alors le temps de la nuit, alors que le directeur de l’école, qui y loge, décide de quitter les lieux. Importante spécificité des lieux : le cloître de l’école normale est avant tout un lieu de vie, les étages d’habitat, les thurnes, surplombant les salles de cour. Tandis que les occupants multiplient les écrits ironiques rendant hommage aux « riens » ayant réussi à entrer en une institution dont Macron s’est à deux fois fait rejeter, soulignant l’importance du renversement symbolique provoqué, à l’intérieur, certains tremblent de l’immixtion d’une extériorité en ce qu’ils considèrent leur espace intime. Ils formeront les troupes les plus importantes que Marc Mezard mobilisera pour renverser le mouvement. Dans une institution décrite par Michel Foucault comme exemplaire de ces sociétés de rang ayant institué le pouvoir disciplinaire, source fondatrice du pouvoir républicain, la présence de majors de l’institution et de figures extérieures au sein des mobilisés permet cependant d’équilibrer le rapport de forces. Paradoxalement, la présence massive d’externes permet une désattribution des violences et une préservation de la légitimité de ces impétrants, capables de déporter les excès sur leurs pairs extérieurs tout en revendiquant la nécessité de l’événement.
Les délégués renvoyés au petit matin afin de rencontrer la direction, la nuit se passe en une lente désagrégation des flux entrants. Plus de cent personnes restent encore le lendemain en une école administrativement fermée, tandis que s’engagent des négociations avec les deux directeurs adjoints de l’école, Frédéric Worms et Yves Lazlo, dépêchés par un Marc Mezard lui-même convoqué par la préfecture et le gouvernement. Salle Simone Weil, du nom de l’icône de la réaction catholique contemporaine dont les progressistes de tout poil adorent se revendiquer, les discussions s’engagent dans l’incertitude. Le dispositif est intéressant, le lieu est serré, les deux comparses occupant des tables étudiantes à la place du professeur – erreur première peut-être des négociants – et se voyant enserrés par une agrafe ouverte de huit à dix étudiants plutôt sûrs de leur fait. Détenteurs des clefs, Worms et Lazlo ne sont guère en position de force, et les délégataires annoncent bravachement la tenue d’une nouvelle assemblée générale à 11H30, demandant à ce qu’il leur soit permis d’y faire intervenir des extérieurs. La parole, peu préparée, est flottante, les membres du comité de mobilisation et du colloque intempestif – qui sont revenus après avoir passé la nuit dehors – n’ont pas soldé leurs compte, et les extérieurs, Branco, Tissier, doivent composer entre ces légitimités composites. Alors que les discussion s’amorçaient, une suspension est demandée par les représentants de l’administration, en échange d’une promesse d’ouverture et de l’attribution de la salle des actes et du pot. Il est neuf heures du matin, et il ne faut que quelques minutes pour l’école se voit littéralement encerclée par les forces de l’ordre. Les quatre rues adjacentes sont bouclées par près de cent gendarmes mobiles armés et prêts à intervenir, tandis que les premiers journalistes prévenus sont tenus à plus de trois cent mètres de distance par les forces de l’ordre. Plus personne ne peut sortir, a fortiori entrer. Une véritable « occupation intérieure », ce qu’en d’autres circonstances aurait été dit siège, est organisée, et dit quelque chose de l’importance d’un événement jusque-là pensé comme futile. Les élèves logeant à l’école sont séquestrés. Au sein de la cour aux Ernests, un silence pesant se fait. L’espace est coupé du monde. L’amicale réception par Lazlo et Worms, s’étant dit satisfaits de l’apaisement qui avait suivi les premiers instants, et la compréhension parfaite de la nécessité d’interroger les mouvements politiques en cours, se transforme en mur. Exigence de la préfecture ? Crainte d’un nouvel envahissement ? Reste que tout, dans cette première rencontre, est échoué par naïveté politique. Les délégataires ont montré leurs cartes, donnant un coup d’avance à un adversaire mis symboliquement, par la disposition de la salle, en position de supériorité. Il faut tenir compte que rares sont ceux capables de s’opposer de front à des individus qui tiennent encore partie de leur destin entre leur main. Entre les archicubes précaires dont les relais institutionnels de l’école restent déterminant pour trouver postes et positions, les primo-arrivants qui n’ont pas encore déterminé avec précision le degré d’emprise qu’à la direction sur leur devenir, la brutalité des extérieurs, plus madrés mais aux connaissances plus limitées de l’école, les inimitiés enfin entre chacun, des brèches multiples s’offraient à une direction qui se croyait désemparée.
Il faut aussi dire que la communauté normalienne, fracturée, commence à se mobiliser. Les internes et les agrégatifs s’inquiètent : ils ont un destin personnel à préserver, et l’occupation ne semble pas assez structurée, pensée, et extérieurement appuyée pour éventuellement un jour compenser collectivement les dommages que tout cela suscitera pour leur individualité. L’interruption des négociations, censément technique, doit prendre fin. Dans l’attente du retour des directeur, bruissent les rumeurs d’intervention policière, tandis que les médias nationaux se saisissent, à distance, de la question. Les délégataires sortent et rentrent régulièrement de la salle de réunion pour tenir informés journalistes et étudiants de l’évolution de la situation, BFM TV, qui avait envoyé la veille un correspondant, est évacué sans avoir été autorisé à filmer quoi que ce soit. Les promesses se succèdent tandis que des membres des services de renseignement, autorisés à circuler au sein de l’école par la direction, émergent vêtus de parkas et d’oreillettes. L’AFP et Le Monde rapportent les propos des délégataires recueillis par téléphone, une rotation est mise en œuvre au sein de ces derniers, tandis qu’émergent sur les réseaux sociaux, promus par la Team Macron, des photographies montrant le monument au morts dégradé. Les interventions politiques se multiplient, comme saisissant l’importance de ce qui jusqu’ici apparaissait comme un geste festif et inconséquent. Alors qu’à l’intérieur, les sorties sont autorisées, et s’évide lentement la cour aux Ernest, chacun revenant à ses affaires, les vaguelettes commencent seulement à atteindre l’extérieur.
Le premier ministre, pourtant en déplacement, la Ministre des armées et Gabriel Attal, porte-parole d’En Marche, se saisissent de la question, alternant ironie et violence verbale comminatoire. Jean-Luc Mélenchon, tout comme les membres du comité invisible, tenus au courant heure par heure de l’évolution des négociations, tiennent silence. Au dehors s’organisent des manifestations spontanées réunissant plusieurs dizaines de personnes, à la Sorbonne, aux pieds de l’école, tandis que se vide progressivement la Cour aux Ernest, plongée dans le silence caractéristique des lieux assiégés qu’avait si bien filmé Bertrand Bonello dans Nocturama. Il y a quelque chose de l’ordre du siège oui, en cette atmosphère où plus aucun contact direct avec la réalité n’est autorisé, où doivent être négociées des sorties encadrées pour permettre l’achat de « vivres » et que sont rudimentairement préparés d’immenses casserolles de pâtes pour les étudiants restant. Dans des coins, des textes et des organisations d’événements se préparent, mais l’atmosphère, en un lieu trop grand, est à la dispersion. Les membres du comité de mobilisation avaient raison : faute de construction progressive, l’impréparation donne le souffle corut à l’occupation, la laisse pantoise devant sa réussite. Les tenants de l’action directe et des coups sont ravis, mais sur place, la chose se révèle plus difficile à gérer. Sans expérience, impossible d’à la fois organiser un lieu de vie, de politique et de société. Les rancunes sont exprimées en des assemblées générales toujours plus réduites, en cercle autour de la Cour aux ernests. S. décide de partir, J. refuse de s’exposer, H. et L. prennent leurs responsabilités, tentant de condenser le peu d’énergies restants, tandis que la direction, conscient du coup donné, resserre l’éteau et exige l’évacuation. Seule demeure la possibilité de la radicalisation. Les dégâts, la prise sont trop importants pour concéder là, et l’on suggère de s’installer sur les toits.
Les négociations avec la direction de l’école s’éternisent tandis que des textes élaborés par les « occupés de l’ENS », dénonçant leur encerclement par des forces de l’ordre les empêchant de tenir le programme de conférences qui avait été préparé, commencent à circuler. « Ainsi, nous empêcherait-on de penser ? ». Les discussions tournent aigre entre Frédéric Worms, qui revendique ses filiations révolutionnaires, et les délégataires peu dupes du jeu ainsi mené. Il y a là un véritable rapport de génération qui se met en scène. Celle, incarnée par Worms, gauchiste fictionnel, et Lazlo, tenant de l’ordre républicain, oppose à ses héritiers, pour qui la révolte n’est pas un jeu mais un enjeu existentiel, imposé par des angoisses que leurs aînés, nés et déployés dans un système figé qu’ils auront trouvé à dépecer ou défendre sans risque, n’ont pas connu. Celles-ci sont seulement devinées par les primo-entrants, vécues dans leur chaire par les archicubes, y compris Branco et Tissier, Fensch auparavant. Tous ont en commun d’avoir été vulnérabilisés jusqu’à l’extrême du fait de leur engagement, d’avoir connu les limites d’un système à un moment où un autre intégré. Les étudiants et élèves prennent tour à tour parole, tandis que des ravitaillements sont organisés. La parole se fait plus cohérent, solide et sérieuses, égalisante. Des pleurs sont entendus : ils ne concèdent rien. Worms s’emporte contre Branco, lui faisant reproche d’avoir menacé de scandale public si les promesses n’étaient pas tenues, S. et H. ironisent à cet enfant de la revue Esprit tenant chronique à Libération. Les réflexes de solidarité de corps activés par la direction ont éclaté face à la composition volontairement hétéroclite, en un premier temps fragilisante, des délégataires : voilà ces jeunes gens incapacités à céder aux réflexes de solidarité que tente d’imposer F.. Les uns reprennent les autres dès qu’une apparence de concession intervient, une forme de rigueur collective se met en place. Ce à quoi assistent les deux comparses, c’est à la naissance d’une organisation.
Au-dehors, les assemblées générales s’étiolent, les internes font valoir leur point de vue, leurs craintes et déceptions, des ultimatums sont lancés et peu à peu l’usure se fait. L’on accepte un devenir achevé, et le compromis offert par la direction, celui d’une occupation partielle à partir de lundi contre une évacuation. Vers 18 heures, alors que l’attention médiatique est importante, aucune structure, aucune base ne semble en mesure de tenir le rapport. Contre promesse d’une attribution de la salle des actes, l’école est évacuée et bouclée. Tous les événements des semaines à venir sont annulés, suscitant une colère froide d’une communauté normalienne qui a assisté à distance à un événement dont le flou l’a paralysée.
Chose étonnante, sans préparation, cet acte inutile qu’est une révolte inachevée, débordante et proche du sacage, ne restera pas sans effet. Comme la prise de Rome en son temps, l’ensemble des traces de l’occupation auront beau être effacées à coups de peinture collectivisée par Marc Mezard, elles laissent une trace durable au sein de l’institution. Les débats s’affolent et enragent la communauté, et si dans l’immédiat, l’attention médiatique s’effondre, c’est bien car, personne n’y ayant eu accès, les différentes rhizomatiques mises en œuvre, et embranchements créés, ne sotn pas accdés. Pour la première fois, membres de la France Insoumise et du comité invisible se sont parlés, en l’un des coeurs de la République, dont les membres ont été promis à la direction des demains. Les divisions qui suivent sont violentes entre tenants d’une action organisée qui visait à sensibiliser la communauté, et ceux qui, dans la droite ligne de l’occupation d’autres institutions, avaient considéré la saisine du lieu était plus importante que la formation effective d’un mouvement en une communauté par essence déterminée pour leur être opposé, dans les faits, une véritable bascule est intervenue. Des primo-arrivants ont dû prendre une mainune action collective d’une ampleur importante, tant dans la radicalité de ses énoncés que dans la masse qui eut à être maîtrisée.
Le directeur de l’école, se pensant victorieux, et qui a écrit dès le lendemain à l’ensemble de la communauté normalienne afin de les appeler à une mobilisation générale pour nettoyer les murs de l’institution, tente une resolidarisation du corps social et une normalisation - ce sont ses termes - qui échouera piteusement. Des membres de l’intelligentsia intellectuelle, comme Jeanne Balibar et Didier Fassin, prennent rapidement le relais et se déchirent à coups de tribune avec des archicubes sur le sens et la portée de l’événement. Ils se le voient vertement reprochés, menacés d’excomunication par Mezard, en une lettre qui, considérée comme indigne, suscite la reprobation générale à la suite de sa publication. La semaine suivante, une délégation nouvelle et composite est reçue par le directeur, demandant comptes, à savoir l’occupation effective d’une partie de l’établissement, qui leur avait été garantie. Mal en prend au directeur, qui propose la salle Simone Weil plutôt que celle des actes : les délégataires refusent tout recul supplémentaire dans un mouvement que le directeur qualifiera d’arrogant et ses jeunes confrères de souverain, et décident de se retirer, laissant le roi pantois. Le refus de toute compromission, de parcellarisation de la lutte, s’impose jusque dans l’absurdité la plus assumée. Cette délégation, c’était celle du squat de la rue grangé. Les membres du comité intempestif, dispersés, se retrouvent pourtant ici à l’EHESS, là à Paris X, afin d’achever des occupations autorisées implicitement par la direction de l’école. Les membres du comité de mobilisation se considérant manipulés et échoués, achèvent cependant d’institutionnaliser la lutte et se présentent en interlocuteurs acceptables auprès des normaliens réfractaires. Le groupe de Grangé s’est dans l’interstice imposé aux uns et aux autres et a organisé la forclusion de l’événement en défiant la Présidence et exposant ses compromissions avec un gouvernement et un pouvoir politique dont il dépend statutairement, avant de se retirer brutalement pour empêcher toute compromission. Juan Branco part au Centrafrique, d’où il est expulsé dès la semaine suivante pour avoir dénoncé un massacre commis par ceux qui l’employaient. Mélenchon, qui a craint une perte importante en voyant cet amas de cellule grise que, dans son érpublicanisme exacerbé, il admire, n’a pourtant rien fait pour le reprendre, se contentant de maintenir le contact avec son avocat. L’ambiance à l’école a cependant radicalement changé, et les prémisses d’un effondrement de la sympathie dont disposaient les pouvoirs et ses vassaux sont en place. Bastion du néant. Au-dehors, quelques figures tutélaires des temps récents, telles D.D, inspecteur des finances et major de sa promotion, B.O, avocat, assistant de Finkelkraut, F., fils d’un reconnu présentateur télé, s’indignent de cette prise qui vient concurrencer et ringardiser leurs stratégies de prise de pouvoir traditionnelles.
Le bouclage de l’école, d’évidence décidé à Matignon, pour éviter toute contamination, est admis par Marc Mezard devant des étudiants qui tiennent la suffisance et victoire : ce n’était donc que ça. Par leur retrait tactique au moment où leur était octroyé un lieu d’occupation, ils empêchent toute coagulation de l’opposition et imposent une impossibilité de contre-narration sur les événements passés. Au sein de l’école, de fait, aucun axe ne se créé, et rapidement un sentiment diffus au sujet de ce qui est intervenu, sans dénonciation trop marquée, intervient. Sur les réseaux sociaux, phosphorent des polémiques violentes chutant rapidement, condamnant majoritairement la prise qui vient d’intervenir, sans pour autant se coaguler ni permettre l’émergence d’une quelconque pensée.
Le tout prend l’apparence de l’épiphénomène. Les massifs relais institutionnels ont sonné le glas d’un mouvement qui partout ailleurs va bientôt être évacué. Le pouvoir comprend qu’il est temps, les étudiants que l’important est passé. A Paris I, quelques jours auparavant, des occupants présents à l’ENS avaient pendant huit heures pris La Sorbonne, avant d’être brutalement évacués. Ici, ils ont noté les difficultés pour l’autorité d’agir avec la même célérité, et regrettent l’action manquée. Ils organisent un retrait tactique. Tolbiac évacuée, Censier tombe et Paris VIII et X tiennent quelques temps, notamment du fait de leur solidarité avec les migrants. L’EHESS vit festive une prolongation sans conséquence, invisible et heureuse, soupape pour les organisateurs du colloque intempestif où sont invités tous ceux qui à l’ENS les ont accompagnés.
L’on comprend qu’une nouvelle étape doit maintenant être lancée.
Une prise de parole révolutionnaire, née en un lieu de pouvoir censé la taire, a perduré par la force, le temps nécessaire pour que la production de l’information s’aligne inconsciemment, mais surtout pour que s’établissent des rencontres essentielles pour façonner les temps venants. Alors que les occupations de Tolbiac, Paris XIII ou Censier n’avaient produit que des entrefilets que la temporalité, la masse concernée et la violence des événements avaient seuls permis de ponctuellement renforcer, ici, un simple instant suffit à susciter tremblement. Relais d’un pouvoir en gestation, les journalistes ont en fait inconsciemment acquiescé à la prise forcée d’un pouvoir dont ils sont organiquement les affiliés, ont accepté par réflexe la diction de leur nouvelle souveraineté. Et cela a été entendu, compris, intégré par les impétrants.
En ces vingt-quatre heures, un mouvement d’apparence anodin, initié par quelques étudiants, a fait réagir préfecture de police, cheffature du gouvernement et autorités politiques de toute sorte, mobilisé plus de cent militaires, immobilisé un quartier et provoqué commentaires infinis chez ceux qui aujourd’hui font le monde et demain le constitueront. Pourquoi ?
A quelques pas là, outre les manifestations spontanées qui feraient qu’à vingt heures encore, plusieurs dizaines de personnes attendaient aux pieds des gendarmes mobiles là ou moins d’étudiants occupaient l’école, l’organisation des concours les plus prestigieux de la nation menaçait et se préparaient des mouvements d’occupation des préparations proposées par Henri IV et Louis Le Grand. Ce que personne, y compris à l’intérieur, n’a vu, c’est que la prise fut ceci d’embraser. C’est, contrairement aux apparences, de peu que la contamination et les troubles majeurs qu’elle aurait fait naître a été évitée, et cela, seul le gouvernement semble l’avoir senti. Lorsque des dizaines de camions de CRS s’installeront au sein de la montagne Sainte-Geneviève les jours suivants, alors qu’il faudra encore quatre jours aux gendarmes publics pour quitter les entourages de la rue d’Ulm, la conscience suscitée par cette militarisation de l’espace public, de l’un de ses coeurs symboliques et physiologiques les plus importants, s’imposera. Au 45 rue d’Ulm, sous le regard ahuri des voisins et étudiants, sont nées non seulement rencontres et dynamiques, lignes de fracture et socialisations qui resteront vivaces lorsque la succession de l’un de leurs proches étrangers, un Président échoué à leurs pieds et pourtant institué en héraut d’un système dont il aura longtemps prétendu avoir fait partie, un certain Emmanuel Macron, aura à être organisé. A sa face, en ce lieu, un défi, par une coalition hétéroclite et indéterminée, prise en coagulations et décoagulations, tensions et expirations, venait pour la première fois de lui être lancé. Les effets d’alliance et de contre-alliance venaient de faire se toucher deux masses – élitaires et unitaires – en deux jours pleins. A quelques pas de là, au même moment, un sbire, face au lien faisant vie, au bonheur que font naître les réhabilitations des souverainetés, dans une allée proche, son impuissance et sa frustration d’homme de pouvoir incapable de s’imposer, étalait.
L’épiphénomène ne le resta en surface non par réussite du pouvoir, mais parce que ce pouvoir acheva d'indifférer.
Faut-il dès lors voir en ces événements autre chose que des signes, des restes que d’autres considéreraient insignifiants ? De par la geste clôturante alors que s’épuisait un mouvement bien plus large, l’occupation de l’Ecole normale a au contraire constitué l’un de ces firmaments inversés qui habituellement hérissent et inquiètent les faiseurs d’histoire. La coagulation à cet instant intervenue fera date. Elle doit pour cela être pensée et revendiquée, et inscrite dans des archives qui, trente ou quarante ans plus tard, comprendront les confluences qui dans les mois et années suivantes auront fait naître d’extraordinaires tremblements. Il y avait dans les figures mobilisées ce jour là, dans leur rencontre et leur mis en œuvre de stratégies concurrentes aux mêmes fins adhérées, l’un de ces événements dont il faut mesurer la rareté. C’est ainsi du moins que le sociologue, habitué à l’étude des constitutions et délitements des pouvoirs, et trop conscient de ce surtrop de valeur attribué à ces fictions, ne peut que l’interpréter.
Qui de Coupat, Branco, Tissier, Fensch, Bernanos, H., B., S., J., demain fera la France ? Qu’en sait-on, si ce n’est qu’à des années lumières de leurs aînés et de leur soixante-huit raté, ils constitueront et formeront un anti-pôle à tous ceux qui par la « lutte professionnelle », l’intégration aux instances par leur adhésion à l’existant, leurs compromissions au service de pouvoirs installés, leurs macronisations, pour les temps qui viendront. Ce qui fut admirable à voir, ce fut le don que chacun fit à l’autre là où dans la distance les rivalités dominaient. Coupat ne s’affirma jamais, écoutant beaucoup, mais apportant d’Agamben à quelques autres, des grandeurs qui auraient manquer. Tissier, agitatrice professionnelle comme Branco, docteur es de la société du spectacle, apportèrent leur maîtrise des mécaniques internes et externes de mobilisation, une envie de rompre qui parfois manquait. S. et J., leurs liens avec des masses laborieuses, intronisées et liées à leur sort, prêtes à s’engager au service de leurs idées, une poésie de la présence, un sens de l’effacement et de la mise au service du tiers qui ne s’oubliait jamais. H., B., et quelques autres de la rue Grangé, leur stance et leurs lieux d’accueil, cette force des groupes constitués par amitié, présents partout et nulle part à la fois, creusant des chemins sans identité, liant les uns aux autres et à tout moment en une forme de générosité. Fensch finalement, à l’ouvrage admirable, solitaire présence admise partout, que Branco qualifierait bravache de Benalla de leur mouvement, point de contact avec des mondes forclos, ceux de l’institution carcérale, de la violence gratuite et inacceptable, de l’effondrement réémergé. Il avait l’odeur et le magnétisme, ces jours là, de la prison. Cette dureté dont certains ne se font jamais. Traversant les lieux, allant de l’un à l’autre, de l’autre à l’un, acquérant la confiance de tous, ayant expliqué son geste, tenant sa place. Résistant.
Michel Antoine Poicard, masterien en sociologie, Paris VIII.
Pensée