Nous sommes le 22 décembre 2010. Enrique Iglesias est âgé de 35 ans. Nous le retrouvons adossé à un grillage dans la banlieue de Los Angeles, près de l’entrée d’une des discothèques les plus sélectives du pays. Il a les cheveux noir profond, courts, négligemment coiffés. Une barbe de trois jours, le teint hâlé et le regard dans le vague. Les sourcils sont durs, imposants mais séparés, la bouche charnue et dessinée, comme son nez et de longs cils qui amortissent sa virilité exposée. La douceur de son regard intrigue. Il porte une veste mexicaine en cuir, un t-shirt blanc au col en v en dessous. Il est beau.
Sa notice wikipedia indique qu’Enrique fut un temps le fils du plus grand chanteur de variété de l’histoire, Julio Iglesias. Il est aujourd’hui lui-même chanteur, l’un des principaux représentants de ce qu’on appelle la « latin-pop ». Depuis la sortie de son album Escape en 2001 entièrement écrit par lui, il n’est plus seulement l’objet d’adulation de millions de jeunes adolescentes, mais s’est fait un nom dans l’industrie. On pourrait imaginer l’homme cerné, hystérisé. Pourtant, nous le retrouvons là, seul, face à l’autoroute, perdu dans ses pensées, comme hésitant à faire un pas.
Les yeux se ferment, et nous voilà à l’intérieur du lieu, sans avoir à poser la moindre question. Le sous-sol est en pierre apparente, la lumière tamisée et bleu. A notre gauche, une porte puissante, gravée, comme ayant été construite il y a plusieurs siècles pour un barbe-bleu local. A notre droite, immédiatement un long couloir qui surprend notre comparse, et lui fait brusquement tourner la tête. Il n’a jamais été là, il découvre avec nous. Face aux briques, un mur de verre laisse voir des femmes à moitié nues, en combinaison de latex, se déhanchant sans faire attention à son passage. Il recule, puis tente d’avancer sans regarder, avant de ralentir, fixant avec intensité une femme au dos magnifique, et de baisser immédiatement les yeux alors qu’elle se retourne. La musique est forte, peu élaborée, dansante. Elle laisse deviner une voix masculine, plutôt aigue, aussi affirmée que l’attitude d’Enrique est défensive.
Le couloir débouche sur une petite salle carrée, où des femmes en latex accrochées au plafond effectuent des péripéties laissant alternativement deviner à chaque fois une partie différente de leurs corps. Il ne les regarde déjà plus. Le dance-floor est densément peuplé. Au centre en face de nous, le DJ, légèrement surélevé, est éclairé d’un pâle halo bleu. En dessous de lui, sur un fauteuil, une femme, divine, pincée, hautaine est assise, mâtinée d’une lumière jaune, un verre à la main. Elle s’ennuie d’un air royal, caressant le rebord de son accessoire, les jambes infinies dotées d’un collant en résille et s’achevant sur des courts talons noirs. C’est une jeune actrice, qui n’a jusqu’ici pas eu de rôle important. Enrique l’a vue mais ne s’est pas arrêté, il traverse lentement les hommes et les femmes qui dansent sous les acrobates, le regard légèrement baissé. Il ne la connaît pas, mais elle aussi l’a vu, et sait certainement qui il est. Elle se lève, laissant apparaître son long cou en posant son verre, et s’assure qu’il est toujours dans son champ de vision, tandis qu’il continue à marcher sans l’ignorer tout à fait. Leurs trajectoires étaient parallèles, elle se rejoignent alors que le refrain de la chanson commence. A quelques pas désormais, elle apparaît légèrement plus petite, une frange elle aussi négligée, un décolleté tout en blancheur, et des lèvres qui s’entrouvrent suite à un murmure d’Enrique. Arrivés face à face, c’est tout d’un coup le regard jusque là légèrement baissé d’Enrique qui se fixe, se crante au sien, et voilà que nous l’entendons dire, surpris, sans crainte, qu’il sait qu’elle le veut, avec la même évidence qu’il la veut lui. Il lui demande d’effacer l’espace qui les sépare. Son corps, ses mouvements. Il la veut, il lui dit encore, et elle fait le geste. Ils ne s’étaient jamais vus. Un baiser qui suffit, il la prend, l’emporte, lui chuchote que lui qui a vu le monde, personne ne l’a fait vibrer comme elle, et que ce soir, elle sera sienne. Nous les retrouverons dans une arrière salle, aux dalles noires, teintées du bleu de la discothèque. En l’embrassant, en la prenant, il lui parle encore de son corps, de son mouvement, sous le bruit étouffé de la musique qui leur parvient de la salle carrée. Il fait chaud.
Nous retrouvons Enrique quelques semaines plus tard à la descente de son jet privé, à l’aéroport de Los Cabos, au Mexique, où doit le rejoindre cette jeune actrice, dont on a entre temps appris le nom, Kristen. Pour une raison que nous ne saisissons pas encore, Enrique a souhaité nous rendre spectateurs de son aventure, en parler, la diffuser. Il porte cette fois une chemise aux manches retroussées, des lunettes de soleil. Il a l’air plus assuré. La même musique se fait toujours entendre. Elle arrivera dans quelques heures, on le sait car on l’a entendue le dire après une hésitation à son chauffeur qui lui demandait si elle partait pour du travail. Sa réponse, pure : « non, pour le plaisir ».
Enrique nous avait emporté avec elle sur ce trajet jusqu’à l’aéroport, et l’air entendu, malicieux de Kristen, au moment de se jouer ainsi du vieil homme qui lui posait la question, nous interroge sur ce qui va nous être montré, et sur ce qui va nous être demandé. Tandis qu’une partie de notre regard est emporté dans l’avion, notre chanteur se dirige lui vers une partie de poker, au sein d’un immense palais empli de porcelaine et de tapisseries de Gobelins, pour tuer l’attente. Nous nous ennuyons un peu, buvons un alcool fort, et avons à peine le temps d’apercevoir une jolie blonde qu’un événement se produit. Alors que le flop a été distribué et qu’un as et deux reines y apparaissent, un homme face à Enrique mise l’ensemble de ses jetons. Paire d’as. Mais notre homme a une paire de dames. Poker. Alors qu’il s’apprête à récupérer des gains qui permettront de financer ce voyage dans le monde de l’hyperbole, la jolie blonde se lève. En le regardant. Sans un geste pour nous, Enrique jette ses cartes, sourire en coin, et la suit. Nous nous précipitons pour le rattraper dans les grands salons de l’hôtel où nous avons seulement le temps d’apercevoir Kristen avant de voir que notre homme suit sa nouvelle proie à un mètre ou deux de distance, l’air hagard, traversant le long couloir de ce qui ressemble de plus en plus à un hôtel parisien, et qui pourtant se trouve planté là, sous une chaleur écrasante mais non suante, en plein milieu des caraïbes. Dans la nonchalance, le voilà qui dit à sa proie sans la regarder, sans qu’elle s’arrête, que s’il avait un genre, ce serait le sien. Ce qui semblait être une déclaration sincère, exclusive, propre à la timidité qu’il laisse paraître, nous l’avions déjà entendu à Los Angeles, et nous nous demandons, alors qu’il nous sait là, ce qu’il tente de nous faire comprendre à travers cette piteuse répétition.
C’est alors qu’il amorce la deuxième partie de son refrain, celle que nous avions cru deviner sans vraiment vouloir entendre avec Kristen, dans le sous-sol d’autre fois. Cette fois, dans ce hall évidé où le playback résonne et écrase les orifices, il la crie presque sans que l’on puisse l’éviter. « Tu connais ma réputation. Tu sais ce que je veux. » Elle le sait. Elle, la blonde, qui s’est arrêtée dans un coin, le saisit et l’emporte vers sa chambre. Kristen est pourtant là, ils ne l’ont pas vu, celle à qui il s’était promis, celle qui était venue à sa demande. Elle est là et, enfin, dans un escalier en colimaçons, elle s’interpose. Et alors, fatras. Sur le même air, après avoir – encore ! – légèrement baissé la tête, il ose lui répéter les mêmes mots. Troisième occurrence. Premier doublon. Notre timide déploie un culot monstre. Alors qu’elle le fixe à quelques marches d’escalier de hauteur, il relève le front, et le lui dit : si je n’avais jamais lu, tu serais ma vérité. Je sais que tu es prête. Comme s’il ne tenait alors pas la main d’une blonde. Comme si nous, et des millions de jeunes filles, ne le regardaient pas. Il sait les mots qu’elle a prononcé à son chauffeur. Il n’a cure du reste.
Ces quatre minutes cinquante que nous venons de passer avec lui ne nous avaient pas encore compris de comprendre ce qu’il voulait nous dire, pourquoi nous étions là – peut-être ne voulait-il rien nous dire, après tout. Les trente dernières secondes de notre voyage en partage finissent par tout nous faire comprendre, en deux scènes. Le voilà dans son immense chambre d’hôtel, plein centre, portant le même regard hagard, perdu, qu’il arborait à notre première rencontre, mais qui prend pourtant soudainement une toute autre signification. C’est que derrière lui se dressent progressivement des dizaines de corps de femmes enchevêtrées et aveuglées par des lacets de dentelle, nues, décharnées, qui évoquent immédiatement une représentation baroque de l’enfer. Bras, jambes, mains se dressent, se confondent et l’enveloppent – le dévorent progressivement alors qu’il continue à répéter son refrain. Depuis le début, Enrique ne nous a montré que des corps, des interactions qui ne passent que par le désir des regards et du toucher. Pure pulsion, sa trahison à Los Cabos, il a voulu nous la montrer, comme son résultat inattendu : la jointure des deux désirs autrefois ignorés, les corps des deux femmes devant s’affronter fusionnant dans un baiser final. Les dizaines de femmes qui le font disparaître alors qu’il regarde par la fenêtre tout en cherchant à s’enfuir ne font que symboliser l’ellipse d’une vie où, de consommation en accumulation, l’amoralité a transformé la réalité en enfer, c’est à dire en pure corporalité.
La version non-censurée de la chanson qu’illustre le clip que nous venons de vous décrire ne dit pas « Tonight I’m loving you » mais « Tonight I’m Fucking you ». Et c’est comme si ces deux versions formaient un tout qui ne prend sens que dans cette dualité finale, dans cette transformation du premier en second et la disparition progressive de tout ce qui forme le désir, jusqu’à la désincarnation de la chair, réduite à un amas affamé dénué de regard et d’objet. On entendait au départ les mots d’exclusivité qu’Enrique envoyait à la première femme, avant que la deuxième laisse apparaître la réalité de sa parole, et incarne non plus la fusion du désir, mais l’accumulation à laquelle ce genre de consommation laisse place. D’un propos érotique, la vidéo glisse vers le manifeste libertin, et le regard un peu perdu, comme déjà consommé d’Enrique prend sens, entouré de cette chair froide, stupide et triste auquel il ressemble tant. Les seins qui apparaissent et qui ont fait tant scandale n’ont rien d’attirant, ils sont malaxés, maltraités, éreintés. Il ne fait plus chaud. Enrique a obtenu ce qu’il voulait, tant de fois, par son regard, son nom, son succès, et pourtant son regard est resté le même. La vidéo recommence, et alors que nous retrouvons Enrique, adossé au grillage, ses yeux creux laissent défiler sur leur pelliculaire surface les scènes d’amour qu’il vient de vivre avec ces différentes femmes, leur transformation en une scène dantesque, déchirante, désincarnée. Il hésite, fixant le vague en fredonnant, avant de nous inviter pénétrer dans un sous-sol et fixer le dos magnifique de cette femme en latex.
Le fatalisme du libertin n’est pas celui de la souffrance qu’il inflige à autrui, mais bien celui de l’acceptation sans cesse renouvelée de cette souffrance par autrui. Difficile de savoir quel rôle a joué Enrique Iglesias dans la conception de son clip, lui qui a fait l’objet de tant de commentaires après avoir décrit la taille de son sexe et les cris de jouissance de sa compagne, Ana Kournikova, lors de leurs rapports sexuels. Difficile de savoir quel degré de distance a ce fils de mannequin et de crooner romantique avec une vie qu’il a embrassé dès le plus jeune âge, mais qui ne lui a offert qu’un regard égaré. Il reste qu’avec Tonight, jouant sur les limites d’une musique revenant sans cesse au même refrain, il a réussi à construire progressivement une narration et un manifeste sur le libertinage, la pulsion de répétition et l’amoralité. Contrairement à Ludacris, qui fait une apparition aussi vulgaire qu’inutile dans la vidéo, quelque chose dérange dans la posture d’Enrique, cette timidité avec laquelle il obtient ce qu’il veut, et la lassitude avec laquelle il le vit. Respectant les canons du genre, tout semble aller vers une apologie de la consommation effrénée de corps plus divins que les autres. Pourtant quelque chose grince et apparaît volontairement comme tel. La vidéo a obtenu un succès mondial. Enrique a vendu plus de soixante million de disques. Kristen continue à lui twitter des messages d’amour sans n’avoir jamais percé. Kournikova continue de jouir. Et ce mur de femmes aveugles qui finissent par s’entredévorer alors que Enrique aurait oniriquement dû en réchapper – le clip s’achève sur un plan de lui, réindividualisé, d’abord apparemment seul sur un yatch en pleine mer, puis par son contre-champ, les deux femmes qui, après avoir été filmées en contre-plongée, cadre serré sur des regards enivrés, comme prêtes à le dévorer, retournent contre elles leur désir dans un mouvement de fusion, sur le point de s’embrasser, dans un jeu observé par l’Enrique dévoré, à la fois sur le ponton et dans sa chambre d’hôtel, le regard perdu à travers une fenêtre donnant sur la mer – surement reçu de nouveaux corps pour l’alimenter. La réalité n’était que fiction, pour n’en devenir que plus vraie. Maintenant que vous l’avez lue, il est temps de la revoir.
Tonight (I’m loving you) composé par Enrique Iglesias, mis en scène par BBgun et Parris., avec Kristen Carpenter et Natalia Obradovicova
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