Il faut porter le deuil du fou. Car sa folie dit quelque chose de nous.
Je me sens loin. Tandis que les entrepreneurs de haine fraichement convertis louaient à l'unanimité une France nouvelle, ressoudée autour de ses valeurs éternelles et digne d’exemple pour le monde, je ne pouvais m’empêcher de voir, dans la disproportion du deuil, la violence de l’émotion et l’angoisse de la barbarie, une société recroquevillée sur elle-même. Une société capable de faire corps seulement pour lutter contre un Autre auquel elle s’était immédiatement refusée à attribuer la moindre possibilité d'identité, de conscience, et même d’humanité, et qu’elle rejette aujourd’hui comme un déchet qui n’aurait jamais dû exister.
J’ai vu une société tant de fois indifférente qui soudainement révélait sous couvert de l’émotion et d’une union télégénique son vrai visage, accrochée avant tout à ses privilèges, ses structures de domination, l’effacement de ses souffre-douleurs, ces Autres pour qui la liberté d'expression n'a jamais et n'existera jamais, à qui on accorde mille droits virtuels dont ils ne pourront jamais se saisir. Une société qui refuse de voir le matraquage quotidien qu'elle inflige à ses populations les plus marginalisées, et qui ne s'indigne que lorsque ce privilège est attaqué. Qui ne manifeste et ne s’émeut, en masse et au rythme de dispositifs qu’elle prétend ignorer, que pour ses Mêmes.
Une société qui nie sa propre violence, et où l’on a déjà oublié les chemins ouverts par le papier il y a un peu moins d’un siècle. Une société qui s’aveugle au point d’être fière d’avoir manifesté avec les Le Pen, leurs sous-fifres et leurs alter ego. Satisfaite au point de marcher sans angoisse aux côtés de Viktor Orban, Manuel Valls, Ali Bongo, Nicolas Sarkozy. Un ministre de Poutine. Satisfaite au point de le faire au nom de la liberté.
J'ai vu une société dans laquelle je ne me reconnais plus. Avec laquelle je ressens une distance qui me terrifie. Dans laquelle je me sens vulnérable. Ce n'est plus l’État. Ce n'est plus cet État et ses violences dénonçables, répétitives, toujours orientées, qui pouvaient être combattus, contre lesquels existaient des relais. Mais une société qui soudain se dit unie dans une guerre contre elle-même, sans craindre l’appui de ceux qui hier l’effrayaient.
Au nom de ses valeurs, la République colonisait. Aujourd’hui, elle ségrégue et discrimine. Manifeste. Cette évidence n’est plus dicible. Elle apparaît comme une trahison, une justification servile au service de l’Ennemi. Entre temps, la violence quotidienne, sourde, ciblée contre les mêmes populations, demeure et se reproduit et créé des monstruosités. Comme dans tout système de domination, la bonne conscience nie pourtant, cherche dans l’irrationnel, la folie et un nouveau totalitarisme étranger le résultat de son aveuglement. Redisons le. La République exploite, écrase, discrimine des populations entières au quotidien, et humilie celles qui cherchent en conséquence refuge dans une religion qui n’est pas la sienne. La République fait la guerre contre des ennemis éloignés de milliers de kilomètres, mais aussi dans ses banlieues, ne dit jamais combien elle tue, et ne parle jamais que « d’interventions ». La République ne fait jamais le deuil que pour ses semblables, et oublie les morts qu’elle provoque au quotidien. Et cet écart fait violence..
Or aujourd’hui la République, responsable devenue victime, se dit en guerre contre la « barbarie », et cette fois la société applaudit, mobilisée aux côtés de ses véritables ennemis, dans l’unanimité de l’émotion. En guerre contre la barbarie, c’est-à-dire, étymologiquement, contre l’Autre, contre l’étranger. Je me sens loin. Parce que tous semblent chercher à nier l’évidence. Ces « barbares », ils étaient et restent nos frères, nos enfants. Des enfants qui nous ont tendu un instant, dans leur folie incommunicable, un miroir insoutenable. Ces meurtriers, ces assassins, ces terroristes que l’on prétend combattre, déjà !, en fermant les frontières et censurant les réseaux sociaux, sont nés chez nous, ont vécu à côté de nous, mais jamais avec nous. Ils se sont attaqués au symbole d’une liberté qui ne leur avait jamais été offerte, et qui ne représentait que violence et humiliation à leurs yeux. Une liberté qu'aucun musulman, arabe, antillais, banlieusard, immigré de ce pays n’a jamais eue, parce que jamais ils n’ont été reconnus comme parts égales à notre société. Une liberté qui au mieux, n’est exercée à leur profit que par l’intermédiaire de bonnes âmes blanches et bien nées. Au milieu de Zemmour, Houellebecq, Finkielkraut et autres Charlie Hebdo, quelques uns leurs prêtent parfois doucement, leur parole. Sans jamais leur laisser leur place. Et sans jamais incarner la moindre différence, la moindre âpreté.
Ces populations sont devenues communautés à force de l’être dans nos regards, dans nos médias, dans notre liberté d’expression, malgré notre refus, même dans leur mort, de leur attribuer la capacité à faire politique. Il n’y a pas à craindre l’amalgame, parce que l’amalgame dit le réel. Ces individus, comme des milliers d’autres, sont devenus « musulmans », parce qu’ils étaient arabes et noirs, parce qu’ils étaient banlieusards. Parce que leur naissance les condamnait pour les plus courageux à une lutte de toute une vie pour une égalité illusoire, pour les moins armés à l’anomie, voire au renoncement de l’être. Non il n’y a pas d’amalgame. Ils sont devenus terroristes parce que « musulmans » - et la polysémie du terme est ici utile - parce que là où on leur promettait enfin une reconnaissance, dans cette socialisation nouvelle que leur offrait la religion, l’humiliation imposée par notre société avait redoublé. Et ils ont ciblé Charlie Hebdo non pas aveuglément, mais politiquement. En se trompant, de façon détestable. Mais politiquement. En portant une revendication allant bien au-delà de ce que l’islam radical - cet objet transitionnel comme un autre pour la marge et l’opprimé - avait rendu dicible. Mais que ne nous pouvons entendre. Une revendication d’égalité.
Une revendication que nous ne pouvons entendre et que nous ne pourrons entendre tant que nous n’accepterons pas que ces assassins, ces terroristes, étaient nos enfants, c’est-à-dire nous. Nous, et non cet Autre qu’il suffira de combattre en faisant masse, sans bien savoir avec qui, ni au nom de quoi. Tant que nous n’accepterons pas que nous devrons leur reconnaître, sans renoncer au dégoût, leur qualité de Mêmes, et à en porter le deuil. Un deuil qui n’insultera pas leurs victimes, qui n’impliquera nulle équivalence, n’imposera nul pardon. Un deuil qui ne se substituera pas à un procès et une condamnation qui seuls auraient offert la possibilité d’une rémission. Mais un deuil qui nous permettra enfin de les poser en tant qu’humains, dont la monstruosité dit quelque chose, et dont la reproduction pourra ainsi être évitée. Le rassemblement de dimanche s’y est refusé, en faisant de ces individus un Autre venus du néant et renvoyé au néant, et pouvant dès lors être ignorés, comme ils le furent tout au long de leur vie. Reste à s’interroger. Qu’y a-t-il en eux qui nous fasse si peur, qui nous inquiète tant de ce qu’il reflète de ce que nous sommes ? Qu’est-ce qui fait que nous ne soyons pas terrifiés, effondrés, non pas seulement de la mort de vingt d’entre nous, mais du fait qu’une part de nous, cette petite fraction dérivante et monstrueuse née en nous, nous en rende responsable ?
Juan Branco
Charlie Hebdo