Pour le FN, on attend l’événement, la catastrophe, en faisant mine de ne pas (sa)voir que l’Événement ne sera que l’épiphénomène, une vague, non pas destructrice et envahissante comme on l’envisage, mais banale et déjà connue, destinée à se répéter mille fois sous mille formes différentes, simple résultat d’attractions astrales de loin déterminées.
Le FN a été reconnu pour la première fois depuis des décennies comme une association subventionnée à Sciences Po suite à un vote des étudiants, et cela avant toute force de gauche et seulement après le parti de droite de gouvernement, « Les Républicains ».
Que-cela-nous-dit-il ? Peu de plus, rien de moins, et donc plus qu’assez, que le parcours déjà connu de M. Philippot, aristocrate d’État qui, le premier, sût exploiter la valeur spéculative d’une carrière à cœur ouvert au sein d’un appareil qui jusque là détruisait tout haut-fonctionnaire qui s’en approchait de trop près. Lorsque l’extrême-droite ne menace plus de défaire sinon de propulser la carrière des plus méritants de la méritocratie méritocratique, alors quelque chose de cette extrême-droite est déjà dans l’Etat. Et cela, nous le savions, nous le voyions et le dégustions d’écran en écran depuis des années. Les étudiants de Sciences Po qui ont voté pour le FN, cohorte un peu moins noble que Monseigneur Philippot et ses condisciples de l’ENA, matière fœtale toute en devenir, n’ont en somme fait que suivre un chemin qui, immanquablement, était déjà tracé par ce corps solitaire ayant franchi seul toutes les barrières sans ne jamais souffrir la moindre représailles. Un chemin tracé par un corps si libre dans le pouvoir, et donc si nécessairement dans le pouvoir, qu’il s’était permis d’exposer sa nudité la plus absolue, la plus transgressive, celle de son homosexualité, là-même où celle-ci était censée être tenue en horreur. Un corps dès lors sans entraves, respirant l’absolu comme on pue le sexe – comme tous les hommes de pouvoir sont censés le puer – un corps destiné à montrer la voie.
L’entrée du FN à Sciences po n’a pas été un événement, comme elle ne l’a pas été à l’ENA, et comme elle ne le sera pas au plus haut de l’État. Elle ne déclenchera rien ; parce que, comme tout le monde devrait le savoir, le nouveau monde a déjà été déclenché, dans un mouvement qui se mesure en décades, et qui a tiré les dés il y a bien des années, imposant à gauche comme à droite, en dehors comme en dedans de l’État, que tout soit défini par et pour le FN. Qui appliquera le mieux ses doctrines ? Qui endossera le mieux le rôle du comédien, pour ici expulser, là se renfermer, là encore désocialiser ? Voilà le seul enjeu démocratique qui nous soit laissé. Le chemin, lui, est tout tracé. Et comme tous les chemins qui mènent au pouvoir, il l’a été de Haut en bas, et non comme le Père trop longtemps le tenta, des terres au cieux.
De quoi s’explique le monde préempté, étouffé, mort-né qui nous est présenté. S’il n’y a rien à faire en lui – et si tous le sentons, le savons - c’est que tout en lui est déjà décidé et s’affiche comme tel, réduit à la simple farce d’un casting en mondovision, diffusé en direct et en téléréalité – l’Elysée le premier et visant à donner chair à ce qui a déjà été déterminé. S’il n’y a rien à faire en ce monde, c’est parce qu’il est déjà télévisé. Et qu’il ne reste plus qu’à l’admirer en spectateurs lobotomisés.
De quoi alors nous souviendrons-nous, une fois dans l’après ? De qui nous souviendrons-nous lorsqu’il s’agira de penser à l’avant-monde, à ce moment où « rien ne semblait décidé », alors que l’évidence déjà s’imposait ? Distinguera-t-on les derniers comédiens de ce silence de l’esprit, dans cette atrophie brumeuse, ou tout apparaîtra insaisissable, injustifiable, nécessairement coupable ? Penserons-nous, en nous remémorant nos corps atrophiés, réduits à l’incapacité, à Manuel Valls et Nicolas Sarkozy, bateleurs des terres du Devenir-déjà-présent, opportunistes Politiques d’une forme toute contraire et nécessairement égale à l’opportunisme Étatique de M. Philippot ?
Ou privilégierons-nous, dans nos rêves hésitants et volontairement brouillés, François Hollande et Alain Juppé, loyaux serviteurs réduits à s’appuyer sur ces derniers bateleurs pour conserver leur foutaise de pouvoir ?
Peut-être réinventerons-nous leurs grognards, les Sapin, Le Fol, Douste-Blazy et Raffarin, Chatel et Wauquiez, programmés pour prendre le pouvoir à une époque où celui-ci semblait immuable et éternel, rendus à leur inexistence par le retour d’une Histoire qu’ils avaient pensé pouvoir sauter ?
Peut-être en reviendrons-nous aux résistants de la page glacée, nos Aurélie Filippetti, Arnaud Montebourg, Benoît Hamon, ou à leur extrême inverse – c’est-à-dire encore une fois, exactement leur Même, celui de l’autre parfaite Posture figée, Laurent Fabius et autres Lionel Jospin.
Peut-être encore, peut-être finalement, à ces incarnations de la modernité technocratique et post-politique, prétentions à un renouvellement qu’ils n’incarnent par aucun pore, ces Emmanuel Macron, Fleur Pellerin et autres purs produits de la fabrique à conformité télévisuelle qu’est devenu, avec un temps de retard, notre pays – impostures parfaite, parce que construites sur un néant, c’est-à-dire, au final, sur une forme incontestable – puisqu’inexistante ! – d’absolu ?
Non pas. Lorsque les satrapes du pouvoir qui vient auront obtenu leur victoire à la Pyrrhus en 2017, qu’ils soient hollandais, juppéiste ou sarkozystes ; technocratiques, peopolitiques ou dystopiques ; lorsqu’ils nous auront laissé le Front National à 40% en faisant mine de croire que l’extrême-droite, alors composée d’une garde exigeant places et destins, se contentera de revenir aux limbes de la République comme elle le fît en 2002 ; alors tous ceux-là seront balayés par notre mémoire coupable et complice. Et lorsque l’extrême-droite arrivera en faits, finalement, au pouvoir, après l’avoir habité dans tous les sens depuis quinze ans, jusqu’à imposer les rhétoriques les plus insidieuses dans les domaines les plus régaliens – souvenez-vous, souvenons-nous de ce que deviendra le 11 janvier 2015 dans notre mythologie nationale, ce premier acte d’une mobilisation d’union nationale face à la barbarie qui guette, dans une guerre christique et interminable, définitive, pour nos valeurs dans des contrées toujours plus lointaines, toujours plus profondes, en nous-mêmes, jusqu’à ce que l’achèvement soit obtenu, c’est à dire la fin, c’est à dire l’annihilation complète de l’un ou de l’autre, de l’un et de l’autre – alors tous ceux là seront balayés, oubliés, car tous ceux là, nous le savons déjà, n’étaient et ne sont, et ne seront que des ennemis fantoches, des ennemis de pacotille, de faux ennemis.
Non, ce n’est pas à eux à qui nous penserons, mais à Christiane Taubira et à Bernard Cazeneuve. À celle qui crût jusqu’au bout – dans une posture sacrificielle qui par son courage sauva ses ennemis – et à celui qui s’immisça le premier, fasciste avant le fascisme, conformiste bertoluccien avant le conformisme, au cœur du pouvoir absolu. A eux deux qui se regardèrent et se fixèrent, main dans la main, jusqu’à la mort. À celle qui opposa son corps, Noir majusculaire, pour faire barrage ; et à celui qui, « tenant la transgression pour mal ultime », n’hésita pas à sacrifier d’autres corps, et à dégrader celui de la République avec, pour s’immerger dans les flots en espérant préserver le sien.
Nous penserons à eux, parce que les foudres de la nouvelle mythologie nationale, la propagande d’Etat, la grande réécriture de l’histoire, aura relégué les Satrapes à leur inexistence – le fascisme, l’extrême droite, n’a pas moins le sens des proportions que la discursivité « républicaine » - ; et que cet appareil sans limites se concentrera sur ceux qui, seuls, l’auront troublé, auront incarné un quelque chose sous les risées et les remontrances des médiocres restés dans l’entre deux, ou encore pire, dans la prétention de ne pas être dans l’entre deux. Sur ceux qui, seuls, auront été trop proches ou trop éloignés.
Alors, le corps de celle qui se fit Négresse, barbare pour contrer les barbares, barbare parmi les barbares, sera le premier exposé par le nouveau pouvoir, après l’avoir été symboliquement, sacrificiellement par le socialiste, cinq ans durant, attisant les feux dans l’espoir de calmer les dieux. Et alors, son bourreau, son véritable bourreau, le seul véritable bourreau, apparaîtra dans une ombre rendue mythologique, traître dans la traîtrise, faible parmi les faibles.
Alors nous baisserons la tête. Car de l’échec de Mme Taubira, comme de celui, dans une mesure différente, de M. Mélenchon - rendu lui aussi double diabolique par solitaire tension - quelque chose nous obsédera, au-delà de la propagande, comme il nous obsède déjà, révélant en creux le besoin inavouable que nous avions, que nous avons peut-être, encore, d’eux. Alors nous penserons à eux deux, comme aujourd’hui nous ne pensons plus à Mme. Martine Aubry, elle échappée, préférant renoncer sans s’abaisser, étrange et fascinant modèle, comme décidée à nous laisser seuls face à notre propre conscience. Alors, face à cette iconographie nous interdisant tout véritable martyr, parce que dépourvue de référentiel renversable, nous nous rendrons compte que nous n’aurons eu, tout ce temps, eu nulle part reflet de nous.
Rendus à cette sainte Trinité illusoire et transparente qui réverbérera dans nos consciences, nous trouverons notre reste, celui qui nous ne servira pas à trouver un compte pour lequel déjà, nous cherchons consolation. En les voyant eux, nous nous verrons nous.
Pouvoirs