Il n’y a rien que Macron déteste plus que d’être pris en défaut. À un moment de la campagne électorale, il a déclaré que la Guyane française, département français d’outre-mer, était une île — ce qu’elle n’est pas. Lorsque cette bourde a été relevée partout par les médias, il a défendu sa remarque en affirmant que, bien sûr, il savait que la Guyane française n’était pas une île, mais que, coincée entre l’Atlantique et l’Amazone, elle était néanmoins une sorte d’île — en tout cas plus une île que pas une île. J’ai pu observer de près cette assurance presque surnaturelle de joueur de poker plus tôt ce mois-ci, lorsque je l’ai brièvement revu à la Foire du livre de Francfort, où la France était l’invitée d’honneur. Macron y a prononcé un discours d’ouverture brillant, suivi par Angela Merkel, qui s’est exprimée dans un style plus terre-à-terre. Puis Macron est parti saluer auteurs et éditeurs en leur serrant la main.

Macron avec Angela Merkel à Francfort plus tôt ce mois-ci. 📷

Tout se passe bien jusqu’à ce que l’écrivain franco-congolais Alain Mabanckou se fraie un chemin dans la foule pour dire qu’il a entendu le discours de Macron et qu’il a une critique à formuler. « Oui ? », demande Macron en saisissant la main de l’écrivain. Mabanckou explique que le président n’a pas dit un mot sur la « francophonie » (c’est-à-dire l’ensemble du monde francophone, en particulier les anciennes colonies françaises). Il aurait été facile de répondre que, dans un discours célébrant les relations franco-allemandes, ce n’était pas le cœur du sujet. Mais Macron répond autre chose, droit dans les yeux : « Parler de la francophonie ? Je n’ai fait que ça. »

Un peu exaspéré, Mabanckou insiste : « Vous n’avez cité aucun grand auteur francophone. À tout le moins, j’aurais aimé entendre le nom de Léopold Sédar Senghor. »

« Vous n’avez pas écouté assez attentivement ce que j’ai dit, lui rétorque Macron, j’en ai parlé ! »

La situation devient gênante. Des centaines de personnes sont présentes, et aucune n’a entendu le nom du grand poète et homme d’État sénégalais, pas plus que Mabanckou ou moi. À ce moment-là, il devient clair que l’incident pourrait dégénérer et devenir viral ; Macron comprend qu’il doit reculer, et sa manière de reculer consiste à dire que, bien sûr, il n’a pas effectivement prononcé le nom de Senghor, mais que ce nom est implicitement présent dès lors que l’on parle de francophonie — de sorte que, dès que l’on dit « francophonie », il est évident pour tous que l’on parle aussi de Senghor.

in The Guardian, Orbiting Jupiter: my week with Emmanuel Macron

Partager cet article
Le lien a été copié !